Prodigieuses créatures ( Tracy Chevalier )
Mary Anning en impose par ses yeux.Ce détail m'a semblé évident dès notre première rencontre, quand elle n'était qu'une fillette.Ses yeux sont marron comme des boutons, et brillants, et elle a cette manie de chasseurs de fossiles de toujours chercher quelque chose, même dans la rue ou à l'intérieur d'une maison, où il n'y a aucune chance de trouver quoi que ce soit d'interressant.Cette particularité la fait paraître pleine d'énergie, même lorsqu'elle reste sans bouger.Mes soeurs m'ont dit que moi aussi je jetais des coups d'oeil alentour au lieu d'arborer un regard impassible, mais dans bouche ce n'est pas un compliment, tandis que dans la mienne envers Mary, c'en est un.
J'ai remarqué depuis longtemps que les gens ont tendance à en imposer par un trait particulier, une partie du visage ou du corps.Mon frère John, par exemple, en impose par ses sourcils.Non seulement ils forment des touffes proéminentes au-dessus de ses yeux, mais ils constituent la partie la plus mobile de son visage, traduisant le cours de ses pensées tandis que son front se creuse ou bien se lisse.Il est le puîné des cinq enfants Philpot, et le seul fils, ce qui lui a donné la charge de quatre soeurs à la mort de nos parents.Une telle situation animerait les sourcils de n'importe qui, même si enfant, déjà, il était sérieux.
Ma plus jeune soeur, Margaret, en impose par ses mains.Bien que petites, elles ont, proportionnellement, des doigts longs et élégants, et de nous toutes c'est elle qui joue le mieux du piano.Elle est encline à onduler des mains en dansant, et quand elle dort elle étire ses bras au-dessus de sa tête, même lorsqu'il fait froid dans la chambre.
Frances a été la seule soeur Philpot à se marier, et elle en impose par sa poitrine, ceci, je suppose, expliquant cela.Nous, les soeurs Philpot, ne sommes pas connues pour notre beauté.Nous avons une charpente anguleuse et des traits accusés.De plus, la fortune familiale s'est avérée tout juste suffisante pour qu'une seule d'entre nous nous puisse se marier sans trop de difficultées, et Frances a remporté la course, quittant Red Lion Square pour devenir la femme d'un négociant de l'Essex.
Les personnes que j'ai toujours le plus admirées sont celles qui en imposent par leurs yeux, comme Mary Anning, car elles semblent plus à même de comprendre le monde et ses rouages.C'est par conséquent avec Louise, ma soeur aînée, que je m'entends le mieux.Elle a des yeux gris, comme tous les Philpot, et elle parle peu, mais quand son regard se fixe sur vous, vous y prêter forcément attention.
J'ai toujours rêvé d'en imposer par mes yeux moi aussi, mais je n'ai pas eu cette chance.J'ai une mâchoire saillante, et quand je serre les dents – plus souvent qu'à mon tour, tant le monde m'indispose -, elle se crispe et s'aiguise comme la lame d'une hache.Lors d'un bal, j'ai surpris un soupirant potentiel à dire qu'il n'osait pas m'inviter à danser de peur de se couper contre ma joue.Je ne me suis jamais véritablement remise de cette observation.On ne s'étonnera pas que je sois une vieille fille, et que je danse si rarement.
J'aurais bien aimée passer de la mâchoire aux yeux, mais j'ai constaté que les gens ne changent pas de trait dominant plus qu'ils ne peuvent modifier leur caractère.Je dois donc m'accommoder de cette forte mâchoire qui rebute tant les gens, taillée dans la pierre comme les fossiles que je ramasse.Du moins le croyais-je.
J'ai rencontré Mary Anning à Lyme Regis, où elle a vécue toute sa vie.Je ne m'attendais certes pas à habiter cette ville.En effet, nous les Philpot avions grandi à Londres, en particulier à Red Lion Square.Si j'avais entendu parler de Lyme – comme on entend parler des stations balnéaires lorsqu'elles deviennent à la mode...-, nous n'y étions jamais allés.Durant l'été, nous nous rendions en général dans des villes du Sussex comme Brighton ou Hastings.Du vivant de notre mère, nous allions sur la côte aussi bien pour l'air pur que pour les baignades, car elle souscrivait aux vues du Dr Richard Russell, qui avait écrit une thèse sur les bienfaits de l'eau iodée : elle était vivifiante quand on s'y baignait et purgative quand on la buvait.Si je refusais d'en ingurgiter, j'acceptais cependant d'y nager.Je me sentais chez moi au bord de la mer, et pourtant je n'avais jamais imaginé que cela deviendrait un jour une réalité.
Résumé : A peine installée avec ses deux soeurs ä Lyme Regis, sur la côte du Dorset, au sud de l'Angleterre, Elisabeth Philpot, 25 ans, se lie d'amitié avec la jeune Mary Anning de plus de dix ans sa cadette.Toutes deux partagent une même passion pour les fossiles, ces « prodigieuses créatures » que recèlent en nombre les plages des environs.Une passion qui se heurte aux préjugés de la communauté scientifique, uniquement composée d'hommes en ces années 1810.De quoi renforcer la complicité entre Elisabeth, considérée comme une « vieille fille » par la petite bourgeoisie londonienne dont elle est issue, et Mary, d'origine trés modeste, ne sachant ni lire ni écrire.Bravant sa condition sociale, cette dernière va faire l'une des plus grandes découvertes du XIXe siècle.
Mon commentaire : Tracy Chevalier a toujours une « façon » trés fine de décrire les personnages de ses romans.C'est son talent ! Après « La jeune fille à la perle », et « La Dame à la licorne », j'ai plaisir à la retrouver ici, au bord de la mer dans l'histoire de la vie romancée d'une scientifique, Mary Anning.Les présentations étant faites, celle des soeurs « Philpot », son intérêt pour le regard particulier de Mary et des fossiles...,reste le roman, l'histoire à découvrir... - Par petites touches ajoutées, de fines descriptions observées formant un tableau vivant trés « british » d'un autre temps, d'un ailleurs, d'un « Il était une fois ».Tracy Chevalier dans un récit du passé, est une « aquarelliste d'un autrefois » trés contemporaine et formidable, une merveilleuse « conteuse »...
La pluie, avant qu'elle tombe ( Jonathan Coe )
La pluie, avant qu'elle tombe ( Jonathan Coe )
Gill était dans le jardin quand le téléphone sonna. Elle ratissait les feuilles mortes en piles cuivrées que son mari jetait par pelletées dans le feu. C'était un dimanche après-midi de fin d'automne. Elle se précipita dans la cuisine en entendant la sonnerie stridente et sentit aussitôt la chaleur du dedans l'envelopper ; elle n'avait pas réalisé à quel point l'air était devenu glacial. Il allait sûrement gelé cette nuit.
Après, elle redescendit l'allée en direction du feu, dont la lumière bleu-gris s'élevait en spirale vers un ciel déjà obscurci.
Stephen se retourna en entendant son pas. Il lut dans son regard une mauvaise nouvelle, et brusquement il pensa à leurs filles, aux dangers supposés du centre de Londres, aux bombes, aux trajets de métro ou en bus, naguère routiniers, devenus soudain des paris risqués, des enjeux de vie ou de mort.
« Qu'est-ce qui se passe ? »
Et lorsque Gill lui apprit que Rosamond avait fini par mourir, à lâge de soixante-treize ans, il ne put retenir une bouffée honteuse de soulagement. Il prit Gill dans ses bras et ils s'étreignirent tendrement, dans un silence que seuls interrompaient le craquement des feuilles brûlées, le chant d'un pigeon des bois, la rumeur des voitures au loin.
« C'est le docteur qui l'a trouvée, dit Gill en se dégageant doucement. Assise bien droite dans son fauteuil, raide comme un piquet. » Elle soupira. « Bref, je vais devoir aller dans le Shropshire demain pour parler au notaire. Commencer à organiser les obsèques.
-
Demain ? Je ne pourrai pas venir, se hâta de répondre Stephen.
-
Je sais.
-
C'est la réunion du conseil d'administration. Tout le monde y sera. Je dois présider la séance.
-
Je sais. Ne t'en fais pas pour ça. »
Elle sourit et tourna les talons, et seuls ses cheveux blonds cendré, s'agitant au rythme de ses pas, étaient distinctement visibles tandis qu'elle esdescendait l'allée ; le laissant, comme si souvent, avec l'impression de l'avoir obscurément déçue.
L'enterrement eut lieu le vendredi matin. Le village, que Gill se rappelait tel un tableau naïf tout en couleurs vives et tranchées, était gris délavé. Le somptueux ciel bleu de ces souvenirs, encore miraculeusement préservé quelque part sur des centaines de diapositives, était réduit à une nappe de blanc parfait, dénué de tout sens. Sur ce fond totalement neutre, des bouquets de sycomores et de conifères s'agitaient au vent dans un sombre verdoiement, et seul le bruisssement de leurs feuilles venait troubler l'increvable grondement de l'autoroute. Dans le cimetiére s'étendait une pelouse d'un vert plus pâle – interrompue çà et là par des affleurements de roche couverts de mousse et de lichen – où les pierres tombales s'élevaient sans prétention ou parfois saillaient à des angles bizarres, délaissées. Au-delà, dans la maigre lumière de l'automne, se dressait le clocher de l'église de Tous-les-Saints, d'un brun rougeâtre, trapu, sans âge, et où scintillaient incongrues les aiguilles dorées de l'horloge, marquant presque onze heures. Les briques étaient disparates et irrégulières, version cléricale d'un dallage excentrique. Des corneilles nichaient sur le toit en tourelle.
Gill se tenait sous le petit porche en bois à l'entrée du cimetière, au bras de son père, Thomas, regardant le cortège funéraire s'égrener au coin de la rue, devant le pub, le Fox & Hounds. Son frère David était avec eux. La dernière fois qu'ils s'étaient trouvés ensemble, elle et lui, dans ce cimetière remontait à plus de vingt ans : ils venaient entretenir les tombes de leurs grands-parents maternelles, James et Gwendoline. Cette visite s'était révélée déstabilisante ; Gill était sujette ( à l'époque ) à des perceptions extrasensorielles, des apparitions surnaturelles, et en repartant elle lui avait juré avoir vu les fantômes de leurs grands-parents : une vision, fugitive mais selon elle d'une absolue netteté, du couple assis sur un banc, buvant du thé dans un thermos et absorbé par une conversation sporadique mais aimable.
Résumé : Rosamond vient de mourir, mais sa voix résonne encore, dans une confession enregistrée, adressée à la mystérieuse Imogen. S'appuyant sur vingt photos choisies, elle laisse libre cours à ses souvenirs et raconte, des années quarante à aujourd'hui, l'histoire de trois génération de femmes, liées par le désir, l'enfance perdue et quelques lieux magiques.Et dans ce récit douloureux et intense naît une question, lancinante : y a-t-il une logique qui préside à ces existences ?
Mon commentaire : Pas gaie le passage ! Mais voyez comme c'est bien écrit, décris, observé. Qu'elle belle description !, on s'y croirait dans ce cimetière anglais verdoyant et campagnard ! C'est ce que j'aime dans les livres de J.Coe. Il est comme un peintre et par petites touches de verts, de gris, de blancs, il vous amène au coeur même du récit, dans ce cimetiére dans cet extrait.
Et le soir, sans le savoir, vous réver de la campagne, d'un cimetière, de verdûres et de l'Angleterre...
Les heures souterraines ( Deplhine de Vigan )
Il ne và quand même pas pleurer comme un con, enfermé à quatre heures du matin dans une salle de bains d'hôtel, assis sur le couvercle des chiottes.
Il a enfilé le peignoir encore humide que Lila a utilisé à la sortie de sa douche, il respire le tissu, y cherche ce parfum qi'il aime tant. Il s'observe dans le miroir, il est presque aussi blême que le lavabo. Sur le carrelage, ses pieds nus cherchent la douceur du tapis. Lila dort dans la chambre, les bras en croix. Elle s'est endormie après avoir fait l'amour, tout de suite après, elle s'est mise à ronfler doucement, elle ronfle toujours quand elle a bu.
A l'entrée du sommeil, elle a murmuré merci. C'est ça qui l'a achevé. Qui l'a transperçé. Elle a dit merci.
Elle dit merci pour tout, merci pour le restaurant, merci pour la nuit, merci pour le week-end, merci pour l'amour, merci quand il l'appelle, merci quand il s'inquiète de savoir comment elle va.
Elle concède son corps, une partie de son temps, sa présence un peu lointaine, elle sait qu'il donne et qu'elle ne lâche rien, rien d'essentiel.
Il s'est levé avec précaution pour ne pas la réveiller, il s'est dirigé dans l'obscurité vers la salle de bains. Une fois à l'intérieur, il a sorti sa main pour allumer la lumière, il a refermé la porte.
Tout à l'heure, quand ils sont rentrés du dîner, tandis qu'elle se déhabillait, elle lui a demandé :
-
De quoi tu aurais besoin ?
De quoi tu aurais besoin, qu'est-ce qui te manque, qu'est-ce qui te ferait plaisir, à quoi tu rêves ? Par une forme d'aveuglement provisoire ou d'irréprochable cécité, elle lui pose souvent ces questions. Ce genre de questions. Avec la candeur de ses vingt-huit ans. Ce soir, il a falli lui répondre :
-
Me tenir à la rambarde du balcon et hurler à en perdre haleine, tu crois que ce serait possible ?
Mais elle s'est tu.
Ils ont passé le week-end à Honfleur. Ils ont marché sur la plage, traîné en ville, il lui a offert une robe et des nu-pieds, ils ont bu des verres, dîné au restaurant, ils sont restés allongés, rideaux tirés, dans les effluves mêlés de parfum et de sexe. Ils repartiront demain matin aux premières heures du jour, il la déposera devant chez elle, il appellera la base, il enchaînera sur sa journée sans repasser chez lui, la voix de Rose lui indiquera une première adresse, au volant de sa Clio il ira visiter un premier patient, puis un second, il se noiera comme chaque jour dans une marée de symptômes et de solitude, il s'enfoncera dans la ville grise et poisseuse.
Des week-ends comme celui-ci, ils en ont vécu d'autres.
Des parenthèses qu'elle lui accorde, loin de Paris et loin de tout, de moins en moins souvent.
Il suffit de les regarder quand elle marche à coté de lui sans jamais l'effleurer ni le toucher, il suffit de les observer au restaurant ou à n'importe quelle terrasse de café, et cette distance qui les sépare, il suffit de les voir de haut, au bord d'une quelconque piscine, leurs corps paralléles, ces caresses qu'elle ne lui rend pas et auxquelles il a renoncé. Il suffit de les voir ici ou là, à Toulouse, Barcelone ou à Paris, dans n'importe quelle ville, lui qui bute sur les pavés et se prend les pieds dans le rebord des trottoirs, en déséquilibre, pris en faute.
Parce qu'elle dit : qu'est-ce que tu es maladroit.
Alors il voudrait lui dire que non. Il voudrait lui dire avant de te rencontrer j'étais un aigle, un rapace, avant de te rencontrer je volais au-dessus des rues, sans jamais rien heurter, avant de te rencontrer j'étais fort.
Résumé : Mathilde et Thibault ne se connaissent pas. Au coeur d'une ville sans cesse en mouvement, ils ne sont que deux silhouettes parmi des millions. Deux silhouettes qui pourraient se rencontrer, se percuter, ou seulement se croiser. Un jour de mai. Les heures souterraines est un roman vibrant sur les violences invisibles d'un monde privé de douceur, où l'on risque de se perdre, sans aucun bruit.
Mon commentaire : Je découvre cette romancière et j'aime l'atmosphére de "tendres solitudes", du "léger oppressant". C'est contemporain, citadin, banal, souvent vécu et si bien observé. J'aime, voilà tout et vais en lire d'autres.
Mille morceaux ( James Frey )
Je tiens une bouteille vide dans une main. Je tiens une pipe vide de l'autre. Je me trouve dans une rue jonchée d'ordures. Des chaussures sont accrochées aux lignes téléphoniques. Les fantômes des cailloux me hurlent aux oreilles. Les dealers refourguent leur marchandise. Je tiens une bouteille vide dans une main, je tiens une pipe vide dans l'autre. J'en veux encore.
Je me réveille tremblant et secoué. Je sais que c'était un rêve, mais ça me compte pas. L'alcool était réel. Le crack était réel. Les fantômes étaient réels et les dealers étaient réels. Tout était réel. Je suis trenblant et secoué.
J'enroule mes bras autour de moi. Je me roule en boule. Je pense à tout ce qu'il y a de bien dans ma vie. Je tente de m'occuper l'esprit. Je n'ai rien consommé depuis deux semaines. J'ai des amis. Matty et Ed et Ted. Miles et Leonard et Lilly. J'ai un frère, Bob. J'ai des vêtements et j'ai des livres. C'est bien plus qu'il me faut.
Des pitbulls en fureur tirent sur leurs chaînes. Un jardin à l'abandon. Des rats courent sur le sol et mordent des visages endormis. Une maison vide ni meubles ni rien. Vide à part les gens vides. Les fantômes des cailloux. De la fumée dans les airs mêlée à de l'essence et des vapeurs de formol. Je hurle. Je hurle je supplie j'implore pour en avoir encore. Je vous donnerai ma vie mon coeur mon âme mon argent mon avenir tout s'il vous plaît donnez-m'en encore. Donnez-m'en encore et je ferai tout ce que vous voudrez.
Je me réveille trenblant et secoué. Je sais que c'était un rêve, mais ça ne compte pas. C'était réel. Les chiens les rats la Maison les Gens les cailloux. Les formidables et terribles cailloux. C'était réel et je les ai fumés. Je suis tremblant et secoué.
Je me roule en boule, j'essaie de penser à tout ce qu'il y a de bien. J'ai plus qu'il me faut, plus qu'assez. Plus en boule. A tout ce qu'il y a de bien. A tout ce qu'il y a de bien.
Encore un rêve.
Encore un rêve.
Chaque fois que je dors.
Encore un rêve.
Ils sont réels.
Réels.
Encore un rêve.
Je suis tremblant et secoué. J'aperçois la lumière par la fenêtre. Je me lève. Je me dirige dans la Salle de Bains sur des jambes flageolantes. J'ouvre la porte et je tombe à genoux et je rampe jusqu'aux W-C et je vomis. Un nouveau rappel de la vie que j'ai vécue.
Je me relève, je vais sous la douche, j'allume le robinet d'eau chaude. Je me place sous le jet, je laisse l'eau courir partout sur mon corps. Je lutte contre l'envie de vômir à nouveau putain qu'est-ce que j'en ai marre d'être malade. Ce n'étaient que des rêves. Ca ne peut pas continuer à m'arriver. Ce n'étaient que des rêves.
Résumé : James, 23 ans, a cramé sa jeunesse dans le crack et dissout son enfance dans l'alcool. A la suite d'un ultime black-out, il
est hospitalisé dans une clinique du Minnesota. Dans le service de soins intensifs, il rencontre Lilly, une jeune fille aux yeux bleus
et clairs comme des promesses d'avenir. Mais le démon est encore là, et chaque crise d'angoisse, de paranoïa ou de manque lui rappelle qu'il a un combat à mener. Pour elle, pour ses parents, pour sa survie...Dans un récit au style cathartique et poignant, James Frey nous dévoile le vrai visage de la drogue : cette araignée d'acier tapie sous la peau ; ce monstre à satisfaire, et qu'il faut détruire avant qu'il ne vous dévore...
Mon commentaire : L'enfer de la drogue. Impossible de toucher les étoiles sans se brûler, difficile de trouver l'amour et de ne pas s'y perdre...
Les chaussures italiennes ( Henning Mankell )
Je me sens toujours plus seul quand il fait froid.
Le froid de l'autre coté de la vitre me rappelle celui qui émane de mon propre corps.Je suis assailli des deux cotés. Mais je lutte, contre le froid et contre la solitude. C'est pourquoi je creuse un trou dans la glace chaque matin. Si quelqu'un, posté sur les eaux gelées avec des jumelles, me voyait faire, il me prendrait pour un fou. Il croirait que je prépare ma mort. Un homme nu dans le froid glacial, une hache à la main, en train de creuser un trou ? !
Au fond, je l'espêre peut-être, ce quelqu'un, ombre noire dans l'immensité blanche qui me verra un jour et se demandera s'il ne faut pas intervenir avant qu'il ne soit trop tard. Pour ce qui est de me sauver, en tout cas, c'est inutile. Je n'ai pas de projets de sucuide.
Dans un autre temps, juste après la catastrophe, il m'est arrivé, oui, de vouloir en finir. Pourtant, je n'ai jamais tenté de passer à l'acte. La lâcheté a toujours été une fidèle compagne de ma vie. Maintenant comme alors, je pense que le seul enjeu, pour être vivant, est de ne pas lâcher prise. La vie est une branche fragile suspendue au-dessus d'un abîme. Je m'y cramponne tant que j'en ai la force. Puis je tombe, comme les autres et je ne sais pas ce qui m'attend. Y a-t-il quelqu'un en bas pour me recevoir ? Ou n'est-ce qu'une froide et dure nuit qui se précipite à ma rencontre ?
La glace se maintient.
L'hiver est rude, en cette année du début du nouveau millénaire. Quand je me suis réveillé ce matin, dans l'obscurité de décembre, j'ai cru entendre la glace chanter. Je ne sais pas d'où me vient cette idée que la glace chante. Peut-être de mon grand-père, qui est né sur cette île ; peut-être est-ce quelque chose qu'il me racontait quand j'étais petit.
Le bruit qui m'a réveillé ne venait pas de la chatte, ni de la chienne. J'ai deux animaux qui dorment plus profondément que moi. Ma chatte est vieille et pleine de courbatures ; ma chienne est sourde de l'oreille droite et elle entend mal de l'oreille gauche. Je peux passer à coté d'elle sans qu'elle s'en aperçoive.
Mais ce bruit ?
J'ai écouté dans le noir. Vu la provenance du son, ce devait être la glace qui bougeait, malgré tout – bien qu'ici, au fond de la baie, elle a une épaisseur d'au moins dix centimètres. Un jour de la semaine derniére où j'étais plus inquiet que d'habitude, je suis parti à pied vers l'endroit où la glace rencontre la mer. J'ai vu alors que la glace s'étendait sur plus d'un kilomètre au-delà des derniers îlots. Ici, au fond de la baie, elle ne devrait donc pas être en mesure de bouger. Pourtant, ce matin, elle bougeait bel et bien. Elle se soulevait, s'abaissait, craquait et chantait.
Tout en écoutant le bruit, j'ai pensé que la vie avait défilé très vite. Je suis ici maintenant. Un homme de soixante-six ans, solvable, porteur d'un souvenir qui le taraude en permanence. J'ai grandi dans une pauvreté impossible à imaginer aujourd'hui dans ce pays. Mon père était serveur de restaurant – un serveur humilié et obése -, ma mère s'évertuait à faire durer l'argent du ménage. Je me suis extirpé de ce puits. Enfant, je passais mes étés à jouer ici même, sur l'île de mes grands-parents, sans la moindre idée de ce temps qui rétrécit sans cesse. A cette époque, mes grands-parents étaient des gens actifs, la vieillesse ne les avait pas encore réduits à une attente immobile. Lui sentait le poisson et elle, il lui manquait toutes les dents. Elle était toujours gentille, pourtant c'était effrayant de voir son sourire s'ouvrir comme un trou noir.
Mon Commentaire : Excellent roman, dans un français parfait, simple, précis qui donne à réfléchir sur les hasards de la vie, du destin, de la mal-chance. Il suffit bien parfois d'une seule erreur ( médicale celle-là ), pour que tout change. La vie est si fragile et la glace se maintient si chantante...
Freedom ( J.Franzen )
...Eh bien, sors-toi ça de la tête et viens avec moi. On doit rester ensemble.»
Comme un courant froid au fond d'un lac un peu plus chaud, une ancestrale dépression aux gènes suédois s'infiltrait en lui : le sentiment de ne pas mériter une partenaire comme Lalitha ; de ne pas être fait pour une vie de liberté et d'héroïsme hors la loi ; d'avoir besoin de lutter contre une situation plus terne et plus durablement insastifaite pour se forger une existence. Et s'il se rendait compte que, uniquement parce qu'il nourissait ces sentiments-là, il commençait à installer un malaise avec Lalitha. Et il valait mieux, se dit-il tristement, qu'elle apprenne au plus vite ce qu'il était vraiment. Qu'elle comprenne son lien avec son frère, son père et son grand-père. Il secoua à nouveau la tête.
«Je vais m'en tenir à ce que j'ai décidé, dit-il. Je vais partir deux jours en van. Si tu ne veux pas venir avec moi, on va te prendre un billet d'avion. »
Tout aurait pu être trés différent si elle avait pleuré à ce moment-là. Mais elle était obstinée, fougueuse, et en colère contre lui ; le lendemain matin, il la conduisit à l'aéroport en s'excusant jusqu'au moment où elle lui dit de se taire.
«C'est bon, dit-elle. J'ai encaissé. Je ne m'en fais plus pour ça ce matin. On fait ce qu'on a à faire. Je t'appelle quand j'arrive et je te vois bientôt. »....
.... Après avoir échapé à Carol, et avoir déduit de l'adieu froid de Blake qu'il ne lui avait toujours pas pardonné d'être de gauche, il roula jusqu'à Grand Rapids, s'arrêta pour faire quelque courses et arriva au Nameless Lake à la fin de l'après-midi. Un funeste panneau à vendre était apposé sur la propriété voisine, celle des Lundner, mais la maison de Walter avait supporté 2004 à peu près aussi bien qu'elle avait supporté les autres années. Le double de clé pendait toujours derrière le vieux banc rustique en bouleau, et cela ne lui fut pas trop intolérable de se retrouver dans les pièces où sa femme et son meilleur ami l'avaient trahi ; suffisamment d'autres souvenirs l'inondaient avec assez de vigueur pour en prendre la place. Il râtissa et balaya jusqu'à la nuit, heureux d'avoir un vrai travail à faire, pour une fois, et ensuite, avant de se coucher, il appela Lalitha.
« C'est complètement dingue, ici, dit-elle. C'est bien que je sois venue et c'est bien aussi que tu ne sois pas resté, parce que je crois que tu ne le supporterais pas. C'est un peu Fort Apache. Notre personnel a pratiquement besoin d'un service d'ordre pour les protéger des fans qui sont arrivés en avance. On dirait que tous les fous de Seattle ont déboulé ici. On a installé un petit camp près du puits, avec un WC mobile, mais il y a déjà trois cents personnes qui l'assiègent. Ils sont partout sur le terrain, ils boivent dans le même ruisseau à coté duquel ils chient et ils se mettent les gens du coin à dos. Il y a des graffitis tout le long de la route qui mène ici. Je dois envoyer des stagiaires dans la matinée pour présenter des excuses aux gens dont la propriété a été abîmée et leur proposer de repeindre. Je cours partout pour dire aux gens de se calmer, mais ils sont tous défoncés et ils se sont étalés partout sur plus de cinq hectares, il n'ya pas de leader, c'est totalement déstructuré. Après, la nuit est tombée, il s'est mis à pleuvoir et j'ai dû repartir en ville pour trouver un motel.
- Je peux prendre l'avion demain, dit Walter.
- Non, viens avec la van. Il faut qu'on puisse camper sur place. Et maintenant, ça ne ferait que te mettre en colère. Moi, je peux gérer sans me mettre trop en colère, el les choses devraient s'être améliorées quand tu arriveras.- Bien, mais conduis prudemment, d'accord ?
- Oui, dit-elle. Je t'aime, Walter.
- Je t'aime aussi. »
La femme qu'il aimait l'aimait. Il le savait avec certitude, mais c'était tout ce qu'il savait avec certitude, maintenant ou jamais : tous les autres faits vitaux restaient inconnus. Si elle avait conduit vraiment prudemment, par exemple. Si elle avait roulé ou non à toute allure sur une route de comté rendue glissante par la pluie pour retrouver le site le lendemain matin, si elle avait pris ou non les virages aveugles de montagne dangeureusement vite. Si un camion des houillères avait débouché dans l'un de ces virages et fait ce que ces camions faisaient chaque semaine quelque part en Virginie-Occidentale. Ou si quelqu'un conduisant un énorme 4x4, peut-être quelqu'un dont la grange avait été recouverte des graffitis "Free Space" ou Cancer de la Planète", avait vu une jeune femme à la peau sombre, au volant d'une voiture coréenne de location, avait fait un écart pour se mettre dans sa file et s'était collé à son pare-chocs ou l'avait dépassée en serrant trop, voire l'avait forçée à quitter la route sans bas-coté.
Quelle qu'en fût la raison exacte, vers huit heures moins le quart, à huit kilomètres au sud de la ferme, la voiture de Lalitha plongea dans un profond ravin pentu et alla s'écraser contre un noyer d'Amérique. Le rapport de police ne put même pas offrir l'assurance vaguement réconfortante que la mort avait été instantanée. Mais le traumatisme était sévère, le bassin était cassé, l'artère fémorale sectionnée et elle était certainement morte avant que Walter, à sept heures trente, heure du Minnesota, remette le double de clé sous le banc et file chercher son frère dans le comté d'Aitkin.
Mon commentaire : Un roman sensible et sublîme. La vie dans toute sa crudité et ses mystères, avec ses erreurs, ses surprises, et sa complexité. Non pas de " sentimentalisme " mais la vie toute courte avec sa force réelle de l'Amour-Roi. L' " inexplicable amour " et cela, si bien raconté... La vie faite de pulsions, d'envies, d'attentes, la vie tourmentée. A mon avis, c'est " Le roman de l'année 2011 ". Mr Jonathan Franzen, un auteur à suivre, à aimer, à découvrir absolument. Après " Les corrections ", et " La ving-septième ville ", " Freedom est une merveille de roman.



