La chambre des échoes ( Richard Powers )
La chambre des échoes ( Richard Powers )
Son frère avait besoin d'elle.Cette pensée protectrice guidait Karin dans la nuit étrangère.En transe, au milieu d'un long virage en épingle à cheveux, elle avait suivi la 77 depuis Sioux City, en direction du sud, puis cap à l'ouest, par la 30, sur les traces de la Platte.Impossible, dans son état, d'emprunter les petites routes.Encore sous le choc du coup frappé à deux heures du matin : Karin Schukter ? Ici l'hôpital du Bon Samaritain de Kearney.Votre frère a eu un accident.
L'auxiliaire ne voulait rien dire de plus au téléphone.Sinon que Mark avait versé dans le fossé sur la North Line et était resté coincé à l'intérieur de son camion où les secours venus le désincarcérer l'avaient retrouvé presque gelé.Un long moment après avoir raccroché, elle n'avait plus senti le bout de ses phalanges, enfoncées dans ses joues.Le visage insensible, comme si c'était elle qui gisait là-bas dans la nuit glaciale de février.
Ses doigts gourds et bleuis aggrippaient le volant tandis qu'elle filait au milieu des réserves.D'abord les Winnebagos, puis le territoire onduleux des Omahas.Le long de la route défoncée, les arbustes ployaient sous des aigrettes de neige.Winne bago Junction, le terrain des assemblées, le tribunal indien, la caserne des pompiers volontaires, la station où elle prenait de l'essence détaxée, l'enseigne en bois, peinte à la main, qui disait « Artisanal local », l'école – Foyer des indiens – où elle avait donné bénévolement des cours particuliers avant de fuir désespérée ; l'endroit lui tournait le dos, hostile.A l'est de Rosalie, sur le long tronçon de route vide, un homme seul, de l'âge de son frère, vétu d'un manteau trop étriqué et d'une casquette – Go Big Red – se frayait un chemin parmi les congères du bas-coté.Au passage de Karin, il se retourna, l'air hargneux, pour repousser l'intrusion.
Les points de suture de la ligne médiane entraînaient la jeune femme vers le fond noir enneigé.Ca n'avait aucun sens : Mark, un pilote quasi professionnel, sur une petite route qu'il empruntait comme on respire.Quitter la chaussée, en plein Nebraska.Autant dire : tomber d'un cheval de bois.Elle jonglait avec la date.Le 20/02/02.Fallait-il y voir une signification ?
Elle frappa le volant du plat de la main et la voiture fît un écart.Votre frère a eu un accident.A vrai dire, Mark avait pris depuis longtemps tous les mauvais virages de l'existence, et à contresens !D'aussi loin qu'elle se souvienne, le téléphone avait toujours sonné à des heures indues.Mais jamais encore pour un appel comme celui-là.
Elle écoutait la radio afin de ne pas s'endormir.Elle tomba sur une causerie bizarroïde où l'on discutait des meilleurs moyens de protéger son animal domestique contre les attentats terroristes à l'eau contaminée.Dans le noir, le choeur des voix détraquées, empesées de parasites, s'insinuait en elle et lui murmurait qu'elle était : une femme seule sur une route déserte, à cinq cents mètres de son propre désastre.
Enfant, Mark débordait d'attention : il veillait sur son dispensaire pour vers de terre, avait vendu ses jouets pour empêcher la saisie de la ferme, interposé entre ses parents son corps de huit ans, cette nuit atroce où, dix-neuf ans plus tôt, Cappy avait pris Joan dans le noeud coulant d'un fil électrique.Karin gardait cette image de son frère, tandis qu'elle tombait tête la première dans l'obscurité.Tous les accidents de Mark venaient de là : trop d'attention portée aux autres.
Passé Grand Island, à trois cents kilomètres de Sioux, au point du jour, à l'instant où le ciel virait aux pêche, elle entrevit la Platte.Ce premier éclair jailli du fond bourbeux l'apaisa.Quelque chose attira son regard, une marée ondoyante couleur perle, mouchetée de rouge.D'abord, elle se crut grisée par la grand-route.Haut d'un mètre vingt, un tapis d'oiseaux s'étalait jusqu'à la ligne lointaine des bois.Pendant plus de trente ans, elle avait vu ce spectacle à chaque printemps, et pourtant, devant cette masse dansante, elle donna un coup de volant qui faillit l'expédier sur les traces de son frère.
Il avait attendu le retour des grues pour partir dans le décor.En octobre déjà, après avoir accompli ce même trajet pour se rendre à la veillée funèbre de leur mère, Karin avait trouvé que Mark touchait le fond.Il campait dans le neuvième cercle de l'enfer Nintendo avec ses amis de l'usine de conditionnement, éclusait son pack de bière en guise de brunch, et s'en allait fin bourré rejoindre l'équipe de nuit.Une tradition à défendre, mon lapereau : question d'honneur familial.Elle n'avait pas eu la force alors de le ramener à la raison.Il ne l'aurait pas écoutée.Pourtant, il avait passé l'hiver et s'était même ressaisi un peu.Pour en arriver là.
Résumé : Avec, en exergue, une phrase d'A.R. Luria (« Pour trouver l'âme, il faut la perdre ») qui est la clé du récit.Car le héros Mark Schluter, va en effet perdre son âme à la suite d'un accident qui le privera d'une partie de sa conscience...A son chevet, Powers écrit un roman où la médecine croise le thriller, où Jules Verne chasse sur les terres de Darwin, avec un beau neurologue dans le rôle de l'exorciste et une soeur dévouée dans celui de l'ange gardien.A près le succès du Temps où nous chantions, l'Américain surdoué réussit ici un tour de force : éclairer la condition humaine, tout en nous plongeant dans le cerveau passablement détraqué d'un personnage en quête d' identité.
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