27 janvier 2012

La Culasse de l'enfer ( Tom Franklin )

William se réveilla, la joue collée au sol.Il claquait des dents.Il entendit des grattements à proximité et quand il leva la tête, une feuille adhérant à sa joue telle une sangsue et du sang s'insinuant dans les rides plus creusées que jamais de son visage, il vit les trois hommes à la gueule grande ouverte qui s'approchaient de lui comme des vampires.L'un avait une hachette, un autre un couteau.Ils souriaient jusqu'aux oreilles.

Il prit la fuite dans un mouvement désordonné et ils se lancèrent frénétiquement à ses trousses.Bientôt il aperçut une lumière indécise à travers les buissons, jaillit enfin hors du bois et se jeta dans le ruisseau glacial sans lever les yeux sur ce qui l'attendait.Les hommes postés sur l'autre rive – espacés d'une cinquantaine de mètres chacun – se mirent à siffler tout le long de la berge pour prévenir qu'il arrivait vers eux, et le temps qu'il traverse le ruisseau ils s'étaient rassemblés et l'attendaient.Ils le tirèrent sur le rivage à moitié nu, tremblant et affaibli par le sang qu'il avait perdu, et le momifièrent dans trois bons kilos de corde.Ensuite ils regardèrent d'un oeil narquois ses trois poursuivants se jeter dans le ruisseau en soulevant des gerbes d'eau.Quand les hommes eurent traversé le cours d'eau à la nage, ils se précipitèrent sur William et bourrèrent de coups de pied sa forme recroquevillée, entortillée de corde, avant d'en être arrachés par les autres.

  • Waite le veut vivant, dit Oscar.

Il avait les yeux cerclés de rouge, portait une couverture autour des épaules et avait bu toute la nuit.Deux hommes soulevèrent William et le hissèrent sur la selle d'un cheval.

Quand Waite arriva, plus tard dans la matinée, ils redressérent William et le placèrent contre la paroi de l'intérieur du pont couvert, qui leur avait servi de bivouac durant la nuit.L'un des yeux du garçon était fermé et tuméfié à la suite d'un coup de pied qu'il avait reçu, l'autre moitié de son visage était jaunie, bleuâtre, déformée – quelqu'un dit qu'il ressemblait à une enclume – une croûte de boue se mêlant à son sang qui suintait.Waite demanda à Oscar et les autres de leur accorder un moment en tête à tête, et les hommes s'éclipsèrent.

  • William Burke, dit-il lorsqu'ils furent seuls.

Entendre son nom sembla provoquer une réaction chez le garçon.Il leva la tête.En la penchant de côté, comme un chiot.

  • M'sieur Billy ? C'est vous ? J'y vois pas trés clair.

Il avait perdu toutes ses dents, et ses gencives n'étaient plus qu'une bouillie sanglante.

  • C'est moi, William.

  • Ils vont me pendre ?

  • Oui.

Il baissa la tête.

  • Je suppose que vous avez pas le choix.

  • Non.Tu t'es acoquiné avec la mauvaise bande, mon gars.

  • Dites à la veuve que je regrette.

  • Elle le sait.

  • Où est Macky ?

Waite lança un regard vers l'ouverture du pont.Les hommes qui y étaient tapis reculèrent furtivement.

  • Il est hors de danger.

  • C'est vrai ?

  • Oui, il s'en sortira.

  • Je suis bien content pour lui.De toute façon, il avait jamais rien fait.Pas exprès, en tous cas.Mais nous autres, on a, on a...

Il sembla avoir oublié quels mots utiliser et se mit à glisser le long de la paroi.

Waite sortit dans la lumière, n'éprouvant strictement rien, et dit à Oscar qu'ils feraient bien de le pendre au plus vite, sans quoi il n'en resterait plus grand-chose à pendre.Deux hommes le tirèrent de là par les bouts de la corde.Waite leur dit que s'ils voulaient pas qu'il leur botte le cul ils avaient intérêt à ramasser le gamin et à le porter.Ils obtempérèrent.

Waite n'assista pas au reste du spectacle.

Ils récupera son cheval, ajusta la selle et se hissa dessus.Oscar se tenait à la hauteur de sa hanche.

  • Billy.

Il lui tendit une bouteille, qui ne contenait plus qu'un fond.

Waite prit le whisky et le termina.Il jeta la bouteille vide vers le ruisseau, éperonna King et laissa son cousin le juge debout dans l'ombre du pont.Il lança son cheval au galop, le vent soulevant les cheveux de son crâne.Au bout d'une heure la route s'était dégagée, des champs s'étendaient de part et d'autre et une fine bruine glaciale s'était mise à tomber.

Faisant ralentir son cheval au pas pour aborder un virage de la route, il tomba sur une bien étrange vision : un chariot à quatre roues tiré par une paire de boeufs, escorté par six robustes hommes noirs et conduit par un vieux monsieur chenu.Un imposant piano était posé dessus, festonné de ficelles et de chaînes, ce qui n'empêchait pas chaque cahot de la route de faire vibrer ses cordes, produisant un son qui évoquait autre chose que de la musique, un bruit de tonnerre, désordonné et assourdi, la voix même de la violence.Il guida son cheval pour les contourner sans leur dire que Lev James, le nouveau propiétaire du piano, était mort.

Il savait que cette guerre était finie pour lui, mais que pour les autres, elle fumerait encore au siécle prochain.L'enfer de la Culasse s'était ouvert, et sa fermeture, quand elle viendrait, serait trés lente.Dans les années à venir, les commerçants de Grove Hill et de Coffeeville considéreraient les arbres et les ombres dessinées entre les arbres comme des lieux où des hommes embusqués se tiendraient à l'affût, et dans une époque plus lointaine que Waite n'aurait pas l'occasion de connaître, on avertirait les enfants de Micham Beat, Si jamais vous entendez des sabots et le crissement d'un cuir de selle de qualité, vous aurez intérêt à prendre vos jambes à votre cou, car la meute est de retour.  

Résumé : 1897, Dans un coin reculé de l'Alabama, un homme est assassiné dans d'étranges circonstances.Pour le venger, ses proches forment une société secrète, « La Culasse de l'enfer », décidée à rendre sa propre justice.S'engage dès lors, entre les métayers blancs et les propriétaires fonciers des villes voisines, une guerre fratricide où il n'y a ni innocents ni coupables, mais du sang et de la douleur...  

Mon commentaire : Un récit âpre, amer,vrai.Un style aux couleurs du « Farwest ».La Justice existe-t-elle vraiment quand l'obscurité de l'âme humaine est si profonde, et si palpable l'Injustice ? Dans cette Amérique de l'Alabama sudiste, les conditions de survie sont dures, et la vie hasardeuse.Aussi faut-il laver le sang par le sang ...Est-ce là le début de la haine raciale et sociale? L'Horreur d' « un poison dégénérant », qui accouchera du « rêve américain »...

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