Le livre de Joe ( Jonathan Tropper ) 2004
Avec la rentrée, les choses entre Sammy et Wayne passèrent en mode souterrain, ce qui me convenait tout à fait puisque cela me permettait de nier l'évidence encore plus facilement.Je continuais de traîner avec eux, mais ils évitaient scrupuleusement d'être vus ensemble hors de ma présence neutralisante.Au bout d'un moment, grâce à de rigoureux efforts d'inattention, je parvins à me convaincre qu'il ne se passait rien de plus entre eux après les cours, et que les évenements de cet été n'avaient été qu'une folie passagère incapable de survivre à la lumiére crue des couloirs du lycée.J'intégrai sans mal cette nouvelle version aseptisée car, à vrai dire, j'avais bien mieux à penser.Après trois ans de marasme languissant sur le plan social, je venais de décrocher ma première petite amie.
Au milieu du cortège incessant de nichons et de fesses qui paradait chaque jour dans les couloirs de Bush Falls High, le charme tranquille de Carly Diamond échappait le plus souvent aux radars.La subtilité est un concept qui échappe totalement à l'adolescent mâle, davantage aimanté par la vision de paires de jambes fines et de beaux petits culs bien ronds saillant sous des jupettes, de poitrines fougueuses mises en valeur par des chemisiers moulants, de longues chevelures luxuriantes et de jolis minois au teint de lis éclatant.Carly elle, dissimulait son corps agile sous des hauts sans forme et des jeans ultralarges, et portait ses épais cheveux châtains coupés court, sans le moindre artifice.Ses pommettes saillantes, son teint d'ivoire parfait et ses yeux noisette si ronds, avec leurs iris aux reflets ambrés, s'offraient à la vue de tous ; cependant on sentait dans cette beautée quelque chose de retenu, un surplus de raffinement qui portait la marque d'une intelligence aiguisée.
Bien entendu, la plupart des types de ma classe ne la voyait même pas.Moi, si ; et cela constitue sans doute la fait le plus glorieux de toute ma carrière de lycéen.Aucun don particulier ne me distinguait de la masse, et je manquais d'une passion extrascolaire quelconque pour briller sur mon futur dossier d'inscription à la fac.Mon seul vrai talent fut d'avoir la sagesse et l'originalité de remarquer la beauté plus mature de Carly et de deviner cette sensualité passionnée qui couvait derrière sa grâce paisible et son beau sourire.
Les choses commencèrent trés simplement.Carly étant assise à coté de moi en salle d'appel, cette année-là, nous démarrions chaque journée ensemble et devînmes vite liés par une sorte de complicité matinale.Bientôt, je me mis à essayer de la repérer pendant le reste de la journée, vivant littéralement dans l'attente des petits sourires complices qu'elle m'adressait lorsque je la croisais dans un couloir, et je développai à son égard un étrange sentiment possessif.Je l'observais à la dérobée lorsqu'elle regardait ailleurs, fasciné par la perfection simple de ses traits et de sa peau si veloutée, si lisse qu'elle semblait dépourvue de pores.Plus d'une fois, elle me surprit ainsi en pleine contemplation, et j'interprétais alors son sourire entendu comme un signe d'encouragement.Je commençai à la raccompagner chez elle après les cours ; nos bras s'effleuraient pendant que nous marchions, et je finis par trouver le courage de lui prendre la main.Une chose en entraînant une autre, nous ne tardâmes pas à échanger de petits baisers feutrés, puis de vrais longs baisers intenses que nous interrompions seulement le temps de respirer, nos langues avides et inexpérimentées se délectant l'une de l'autre.A la mi-octobre, nous étions devenus inséparables, comme unis par la fusion parfaite de nos hormones galopantes et de la passion amoureuse – deux êtres en parfaite osmose le temps de cet âge unique situé entre l'enfance et l'âge adulte, avant de découvrir qu'ils n'ont rien pour s'entendre et de se déchirer sans pitié.
Mille neuf cent quatre-vingt-six était une bonne année pour être un adolescent amoureux.Le taux de chomage était bas, la Bourse était au top, partout l'optimisme régnait.Nous écoutions de la synth pop joyeuse importée d'Europe : Depeche Mode, Erasure, A-Ha.Les garçons rentraient le bas de leurs jeans délavés dans leur Nike montantes, se tartinaient les cheveux de gel pour se faire des picots et tentaient en vain d'incorporer le moonwalk à leur piètre répertoire de danse.Les filles se crêpaient des mèches avec de la mousse coiffante, arboraient des jupes iridescentes assorties à leur ombre à paupières, des justaucorps en résille asymétriques et à peu près tout ce qu'elles voyaient dans les clips de Madonna.C'était si paisible qu'il avait fallu renvoyer Rambo au Vietnam pour avoir un peu d'action.Nous n'avions ni internet, ni groupes grunge pour diluer notre innocence dans l'ironie, pas plus que de tueurs en série starifiés ou de films indépendants pour donner de l'attrait aux ténèbres.La joie de vivre était encore considérée comme un truc acceptable en société.
Résumé : A première vue, Joe Goffman a tout pour lui : un magnifique appartement dans les quartiers chics de Manhattan, des aventures sentimentales en série, une décapotable dernier cri et des dollars comme s'il en pleuvait.Ce jeune auteur a très vite rencontré le succès avec son premier roman, Bush Falls.Directement inspiré de son adolescence passée dans une petite bourgade du Connecticut, ce best-seller ridiculise les moeurs provinciales de ses ex-concitoyens, dénonce leur hypocrisie, leur étroitesse d'esprit et toutes leurs turpitudes.Mais un jour où il est rappelé d'urgence à Bush Falls au chevet de son père mourant, il se retrouve confronté aux souvenirs qu'il croyait enfouis à jamais.Face à l'hostilité d'une ville entière, rattrapé par les fantômes de son passé, Joe va devoir affronter ses propres contradictions et peut-être enfin trouver sa place...
Mon commentaire : Résumé trés réducteur, peu accrocheur.A mon sens, « Le livre de Joe » traite de sujets graves avec drôlerie.Comme souvent chez Tropper, il y a Manhattan et « la belle vie », la recherche toujours de sa propre famille et la quête éternelle de son besoin amour.Ce roman-ci est bien un roman d'amour, de la recherche du bien-être entre plénitude sexuelle et bonheur existentiel mais, il y a bien plus...Et puis, nos corps et nos âmes, ne se nourrissent-ils pas essentiellement de ces deux carburants ?Sammy aime Wayne, Carly aime Joe, Brad est seul, perdu dans un mariage conventionel auprès d'une épouse au corps de rêve.« Le coeur a ses raisons que la raison ne connaît pas » Descartes aux pays de Disneyland ?
Il y a le Basket, vivier de machos aux neurones asphyxiées et le covoisinage haineux qu'atise la rancoeur...Sammy et Wayne sont "gay", ce qui encore et surtout à Bush Falls, n'est pas un véritable cadeau ni l'assurance d'une vie tranquille et heureuse au sein de la communauté de cette petite ville du Connecticut.Joe, écrivain célèbre et détesté est solitaire, blasé, lassé, éperdu d'amour...Il pense au cul de Cindy et repense yeux noisette si ronds, avec leurs iris aux reflets ambrés de Carly...
Sean son neuveu, est un adorable gamin de notre époque et peut-être « l'homme du roman ».Sammy se meurt, comme un héros moderne, passionément...Joe, écrivain courageux, se leurre t-il dans l'espoir d'un amour encore possible ?La mort de son père sera-t-elle sa renaissance à lui ?Des personnages donc, tous attachants, Dugan, Wayne, Brad , Cindy,Sean,Sammy, Joe et puis Carly, Carly Diamond...
Cet instant-là ( Douglas Kennedy ) 2011
Je suis passée à mon studio pour écrire ces lignes, le récit de la soirée d'avant-hier qui va peut-être changer toute ma vie.C'est la première fois que je sors mon journal en pleine journée.Je suis consciente des risques.J'ai fermé tous les rideaux pour que personne ne puisse me voir.J'ai un peu de temps devant moi avant de filer au travail.
Vendredi donc, j'ignore quelle heure il était quand je suis parvenue à sa porte, j'étais frigorifiée, je tremblais mais je voulais seulement lui dire que je l'aimais, me jeter à son cou, lui dire de ne jamais me laisser repartir.
Nous nous sommes retrouvés sur son lit une minute après être montés à son appartement.Quand il a été en moi, j'ai su...j'ai su qu'il m'était destiné.Je n'ai jamais été aussi proche d'un homme en m'abandonnant au plaisir.A l'université, j'ai fréquenté pendant deux ans un étudiant en droit, Florian, avec qui l'entente sexuelle était trés forte, mais il n'y avait pas de sentiments entre nous.Alors que là, avec Thomas, c'était l'amour qui s'exprimait dans la furie de nos corps.Je ne sais plus combien de fois nous avons fait l'amour avant d'être terrassés par le sommeil.A un moment, tandis que nous nous dévorions du regard et que nous lisions une certitude incroyable dans nos yeux, je lui ai demandé de m'excuser pour m'être enfouie du restaurant.Il a alors eu des mots si réconfortants que nous sommes retombés dans les bras l'un de l'autre.
Je me suis réveillée dans la lumière du jour.Thomas avait dû se lever à un moment car j'ai vu qu'il avait ramassé mes habits trempés et les avait posés sur les radiateurs, mais il était maintenant endormi à coté de moi.Je me suis redressée pour le regarder, effleurer ses cheveux, écouter sa respiration tranquille, l'admirer.Je me suis dit que je ne voulais plus jamais m'éloigner de lui, je me suis juré que je trouverais la solution qui me tirerait des griffes de...non, je ne veux pas salir la beauté du moment avec ce nom.
J'ai quitté le lit doucement et j'ai eu mon premier aperçu de l'appartement de Thomas.Tout était si propre, si net, avec une simplicité de bon goût que je n'avais vue jusqu'ici que dans les pages de décoration des revues.Murs blancs, meubles poncés pour mettre en valeur la chaleur naturelle du bois, livres et disques parfaitement rangés.En voyant ses vêtéments bien disposés sur des cintres, ses chaussures cirées, je me suis souvenue que son père était militaire.Mais j'ai senti que ce besoin d'ordre n'était qu'une forme de protection et une nouvelle vague de tendresse m'a envahie.Nous portions tous les deux en nous un poids qui nous séparait des autres.Je n'ai pu m'empêcher de penser que, pour la seconde fois, la chance me souriait.La première étant la naissance de Johannes, bien sûr.
A la cuisine, pendant que j'inspectais le contenu de son réfrigérateur, de ses placards, de son garde-manger, m'étonnant à nouveau de son sens de l'organisation, je me suis mise à fredonner.Ca ne m'était plus arrivé depuis que j'avais tenu Johannes dans mes bras, chez nous.L'air qui m'est venu était une mélodie de Schubert, An die Musik.C'est Jürgen qui me l'avait fait écouter la première fois.J'ai préparé du café, mis la table pour le petit-déjeuner, sorti du beurre, le pain, les confirures qu'il avait.Soudain, Thomas a été là, il m'a embrassée, m'a enlevé le peignoir que j'avais trouvé dans la salle de bains et m'a ramenée au lit.L'amour a été encore plus intense, plus érotique, plus bouleversant.Ce que nos corps disaient, c'est : « Nous nous sommes rencontrés et c'est la plus belle surprise que la vie nous ai faîte. »
Nous n'avons pas mis le nez dehors.A un moment, Thomas m'a montré l'atelier en bas et il m'a raconté l'histoire de son propriétaire, un peintre du nom d'Alastair, l'agression dont il avait été victime quelques jours auparavant.J'ai compris que Thomas lui avait sauvé la vie en appelant les secours juste à temps.Il n'a pas cherché à se faire valoir et il est resté modeste en décrivant comment il avait dû repeindre toute cette magnifique piéce après le drame, avec l'aide de l'amant turc d'Alastair.Nous avons préparé notre premier dîner vraiment partagé, des spaghettis avec une sauce tomate aux anchois – il avait même du vrai parmesan dans son frigo -, je lui ai montré mon petit savoir-faire en matière d'origamis, et nous avons parlé, parlé.C'est presque aussi électrisant que le sexe, cette facilité et cette confiance avec lesquelles nous avons pu échanger nos idées tout de suite – toujours en allemand, c'est ce qu'il veut – et le plaisir de nous découvrir mutuellement.
Je n'oublierai jamais la journée d'hier.Avant cela, je n'avais pas vraiment connu l'amour, je le vois à présent.Pas même un soupçon du bonheur qui a été le mien hier.
Et puis, alors que je m'y attendais pas du tout, Thomas m'a proposé de venir vivre chez lui, avec lui.Il m'a donné une clé et m'a dit que je pourrais apporter mes affaires le lendemain.J'ai été stupéfaite, au point de répéter bêtement : « Tu es sûr? »Quand il m'a assuré qu'il l'était, j'ai dit que j'amènerais des affaires.Toujours ma méfiance instinctive, cette idée que « c'est trop beau pour être vrai », doublée de la crainte – impossible à lui expliquer – que si j'abandonne tout de suite mon studio, Haechen va découvrir ce qui se passe dans ma vie et ce sera le début de la fin.
Tout cela n'est rien à coté de cette nouveauté extraordinaire : je vais vivre avec l'homme que j'aime.Alors qu'il ya seulement quelques jours j'envisageais de me jeter du haut d'un immeuble.La vie est ainsi : des réserves de malheur inépuisables et des mines de félicité qu'il suffit d'explorer.
Je ne voulais pas retourner au travail, aujourd'hui.Je pourrais ne plus jamais quitter le lit de Thomas, son appartement.Et l'idée de devoir passer au Schlüssel ce soir pour prendre le message de Haechen, dans lequel il me dira où je dois aller le faire jouir la prochaine fois, et celle qu'il va encore falloir photographier des documents dans un placard...Je dois trouver un moyen d'échapper à cette dégradation, d'empêcher que cette laideur finisse par détruire cette merveilleuse passion.
Tout à l'heure, nous nous sommes réveillés et nous avons fait l'amour sans hâte, de toute notre âme, les yeux dans les yeux.J'ai dit que je voulais commencer chaque journée comme ça et il m'a assuré que c'est ce que nous ferons.
Avant de retourner me confronter à un monde auquel je voudrais tant échapper, j'ai aussi dit à Thomas que j'avais de la chance, une chance infinie.J'ai compris qu'elle est un paramètre essentiel de l'existence.Elle peut venir à nous ou nous ignorer complètement.Même la naissance de Johannes, ce don du destin, a été assombrie par le fait que j'étais avec un homme qui n'éprouvait rien de profond pour moi, qui refusait de prendre sa part des responsabilités et des joies qu'avoir un enfant implique.L'homme qui fait maintenant partie de ma vie me dit qu'il veut tout partager avec moi.Suis-je capable d'accepter enfin le bonheur ? Est-ce que je me juge digne de lui ? Et pourrais-je le garder ? Apprendre à ne pas le repousser, à ne pas le laisser s'échapper ?
Résumé : Ecrivain new-yorkais, la cinquantaine, Thomas Nesbitt reçoit à quelques jours d'intervalle deux missives qui vont ébranler sa vie : Les papiers de son divorce et un paquet posté d'Allemagne par un certain Johannes Dussmann.Les souvenirs remontent...Parti à Berlin en pleine guerre froide afin d'écrire un récit de voyage, Thomas arrondit ses fins de mois en travaillant pour une radio de propagande américaine.C'est là qu'il rencontre Petra.Entre l'Américain sans attaches et l'Allemande réfugiée à l'Ouest, c'est le coup de foudre.Et Petra raconte son histoire, une histoire douloureuse et ordinaire dans une ville soumise à l'horreur totalitaire.Thomas est bouleversé.Pour la première fois, il envisage la possibilité d'un amour vrai, absolu.Mais bientôt se produit l'impensable et Thomas va devoir choisir.Un choix impossible qui fera basculer à jamais le destin des deux amants.Aujourd'hui, vingt-cinq ans plus tard, Thomas est-il prêt à affronter toute la vérité ?
Mon commentaire : Romantique, j'adore ! Romanesque, quoi de mieux pour un roman ?Encore un "best seller" remarquable de D.Kennedy, notre ami-écrivain.On finit par aimer vraiment nos écrivains favoris...Ils font parti de notre décor, de notre vie.Ils sont nos préférences...
S'il vous arrive de rencontrer, " le grand amour ", " cet instant-là ", magique ou même simplement de le croiser par un hasard surprennant, impossible de ne pas y succomber ! Alors, Il vous envahit tout entier, vous engloutit et par pur bonheur, vous vous laisser faire...A l'écoute de son doux parfum aphrodisiaque...Oui ! Vous êtes ensorcellé et alors ?
C'est une histoire d'amour qu'il nous raconte.Une belle histoire d'amour que cette histoire-là...
L'Amour ? Ce sentiment entier, sincère, vrai et passionné, vous savez ? "Fleur-bleue" moi ? Oui, et alors ? Le grand amour, c'est celui qui vous prend, vous emprisonne.Celui qui transforme tout, qui vous donne des ailes, qui vous transporte, qui vous change définitivement, vous ne savez toujours pas ?
Est-il raisonnable de vivre ainsi sous son emprise et son ardeur aveuglante ? A quelle galère ! Et ne serait-ce même que pour un moment court, on y succombe avec délice et ravissment, comme toujours...Passion folle ? Ne s'égare-t-on pas ? Oui !, certes et alors ? D'ailleurs, a-t-on vraiment le choix ?
Petra et Thomas s'aiment et leur vie à chacun s' illumine...C'est elle, c'est lui !
Soudainement tout devient possible...Entre Berlin la grise-monochrome, et New York le gros-brillant, la conquête du ciel et de ses étoiles, de ses vertiges et de ses promesses, l'amour est-il réel ? Berlin, c'est Petra, "fille de l'Est", de l'horreur et de la souffrance sourde.New York, c'est Thomas, "fils de l'Ouest", l' Occidental, l'autre monde...Entre l' enfant solitaire, libre , enivré de voyages et de découvertes, est-ce possible ? Simplement ?
Oui ! car Petra et Thomas s'aiment ! Ils s'aiment "à se perdre" ! Petra aime Thomas.Thomas aime Petra.Et alors ?...
Un roman qu'on ne lâche pas, d'un rythme parfait comme bien souvent chez cet auteur prolifique, un suspence "terrifiant", haletant.On espêre tant leur bonheur...Un best-seller à couper le souffle, "Doug" ! encore un succès ! Pas étonnant, tu es parmi les meilleurs et ce n'est que mérite !
Et puis il y a aussi, l'impatience de te lire à nouveau comme un ami qui m' écrirait ...
L'ombre en fuite Richard Powers
L'étonnement, tel était bien le mobile se son appel.Steve avait fait son trou dans un antre humide au milieu des pins, près d'un ruban de macadam sinueux qui surplombait le Puget Sound.Il programmait pour une srart-up, le Realization Lab, dernier surgeon de TeraSys, florissant fleuron de l'industrie high-tech.Mais au stade expérimental, le RL tenait plus de l'abattement fiscal que la source de revenus à court terme.
TeraSys ? Tu veux dire que tu travailles pour ce milliardaire en culottes courtes ?
Pas directement, répondit Steve en riant.
Et puis il n'y a que des milliardaires en culottes courtes par ici.
A quoi ressemble ton bureau ?
Mon bureau ? Je ne comprends pas.
Mon bureau ? Qu'est-ce que ça peut faire ?
J'essaie de visualiser l'endroit où tu te trouves.Tu ne m'appelles pas du travail ?
Si...Enfin, je crois qu'on peut dire ça.
William Butler Spiegel ! L'homme qui s'était juré de ne jamais rien viser de plus sérieux qu'une carrière de serveur pour ne pas se gâter la muse.Le voilà qui trime encore au milieu de la nuit.
Au milieu ? ...Chez nous, on se met au travail sur le coup de vingt-deux heures.
Explique-moi un peu où tu es.Bon attends, je commence.Moi je suis en débardeur, sur une passerelle en fer forgé noir, sept mètres environ au-dessus de la bouche d'aération d'un resto italien...
Il se prêta au jeu, releva le défi.Short kaki et T-shirt vert à manches raglan.Bien calé dans mon fauteuil en plastique moulé au milieu d'un...comment dire...d'une espèce d'espace dans le genre cèdre et séquoia.Avec des galets dans tous les coins.Des matériaux du cru.
Trés chic, lancèrent-ils à l'unisson.Vieille ritournelle arrachée à une époque dix fois révolue.
Franchement, je ne sais pas quoi te dire.A quoi ressemble mon bureau ? Je n'y ai jamais réfléchi, Adie.
Allons, monsieur le poète.Jette un oeil autour de toi.Fais-moi faire le tour du propriétaire.
Hmm.Voyons.Il doit y avoir trois mille mètres carrés de surface habitable, le tout de plain-pied.Des tons de brique et de terre un peu partout.Un labyrinthe de petites alvéoles séparées par ces vagues cloisons doublées de toile ocre.Un joli patio encaissé.Une tonne de verdure par décimètre cube.Et sur la surface ventrale de l'édifice, une grande baie en verre photochromatique, vue imprenable sur le mont Rainier.
Je vois le genre.Un nid d'aigle futuriste pour gardes forestiers.
Si tu veux.Pourquoi pas ? Je suis sûr que tu adoreras.
Attends une minute. « Tu » ? Comme dans « je,tu,il » ?
Il ralentit l'allure et dévoila son jeu.Nous mettons au point un prototype d'immersion totale dans un espace numérique baptisé « la Caverne » : Chambre d'accès virtuel à un environnement réal...Ecoute, Adie.Je ne vais pas te décrire cette chose-là par téléphone.Il faut que tu viennes voir :
Pas de problême, Steve.J'arrive dans une heure.
Disons plutôt une semaine à compter de mardi prochain.Pour une visite sans engagement.Tous frais payés.
Oh non ! Toi, tu es allé leur raconter que le connaissais le C++.
Pire.Je leur ai dit que je connaissais l'illustratrice la plus douée depuis l'autodestruction des atrs figuratifs.
Illustratrice ? Quel tact, Stevie.Je vois que tu as conservé le sens de la formule.
Il n'avait pas changé.Elle retrouvait le gosse de vingt ans qui éprouvait le besoin de rassembler et protéger tout ce qu'il croyait aimer.Un mini-Moïse, un bon pasteur qui caressait encore le rêve de bâtir une colonie d'artistes où il pourrait réunir tous ceux qui voulaient se soustraire au réel.Le ton de sa voix en apportait la preuve, si tant est qu'Adie eût besoin de cette confirmation : on n'abandonne jamais son premier équipement de survie.On le perfectionne, c'est tout.
Tu es pile celle dont ce projet à besoin, Adie.Nous savons fabriquer d'incroyables animaux de cirque numériques, les faire sauter dans tous les cerceaux de la terre.Ce qui nous manque, c'est la personne capable de dessiner ces cerceaux.
Je ne comprends rien, Stevie.Rien de rien.
Nous ne sommes qu'une bande de programmeurs et de fondus du silicone.Des bêtes de logique qui tentons de construire des univers graphiques immersifs.Mais il nous manque quelqu'un qui aît ton oeil.Tu sais comment je me figure ton coin là-bas ? Je vois des sandales à bouts ouverts.Des cadres de chez Boeing, hirsutes sur leurs vélos.Des cogniticiens mangeurs de tofu et des types hérissés de piercings, le visage bleui par le froid, qui carburent aux amphètes et attendent en rangs d'oignons sur le bord du trottoir que le feu passe au rouge.
Qu'est-ce que je disais?Tu sais à quoi ressemblent les lieux avant même de les avoir vus.J'ai raconté à l'équipe comment, toute petite, tu passais haut la main les tests d'aptitude aux activités artistiques, et comment, dans le jeu des sept erreurs, tu en rectifiais huit.Je leur ai aussi montré le fameux encadré dans ArtForum.Les critiques sur l'expo que tu as monté à SoHo en soixante-dix-neuf.
Enfin quoi, Stevie.C'est vieux, tout ça.
Oh, je suis remonté plus loin encore.Je leur ai fait voir la diapo couleur de notre immense portrait de groupe à l'acrylique.Celui qui a remporté le premier prix de peinture à la fac...
Résumé : Artiste déçue, Adie Klarpol est recrutée par un labo high-tech de Seattle pour illustrer la Caverne, un simulateur de réalité virtuelle révolutionnaire.A coups de pinceaux informatiques et d'effets numériques, elle s'emploie à recréer en trois dimensions des tableaux de maîtres, de Van Gogh au Douanier Rousseau.Pendant ce temps, à l'autre bout du monde, Taimur Martin, professeur américain installé à Beyrouth, est enlevé et retenu en otage par un groupuscule libanais.Enfermé cinq années durant dans une chambre vide, il devra peupler sa solitude des images de son passé.
Commentaires : Auteur trés « intelligent » et incroyablement visionnaire.Un roman futuriste et déconcertant, probant...Une réfléction sur l'art , une méditation sur notre futur ? Fantastique « Don de l'Invention » que détiennent certains personnes qui ont le pouvoir de « créer le monde nouveau », pleinement et totalement virtuel.Rendra-t-il l'Homme « heureux » pour autant ?.
Le progrès frénétique, fulgurant, est tel en matière d'informatique, et de cognitation, que rien n'est impossible !Tout est permis ! Alors, « espérer un monde meilleur » est-ce une lubie ? Quand bien même celui-ci ne serait que virtuel?Le bonheur n'est-il pas toujours qu'illusion en fait ?Est-ce là, le nouvel « opium du peuple ? »Je dis encore une fois, possible...,n'est-ce pas ?
Oui ! ce roman grandiose pose bien des questions, en fait.
N'est-ce pas venu le temps de réfléchir sainement et d'inventer un autre monde pour abriter notre bonheur ?
Moi, Charlotte Simmons ( Tom Wolfe )
Vers onze heures le soir suivant, Charlotte était debout devant sa fenêtre, en pyjama et peignoir, marquant une pause dans ses révisions d'histoire médiévale, lorsqu'une salve de cris aigus et de rires masculins a éclaté en bas, dans la cour.Rien d'inhabituel à cela, puisque les vociférations adolescentes, sous toutes les formes, faisaient partie de l'ambiance sonore de la Petite Cour.Cette fois, pourtant, elle a plissé les yeux, scrutant la pénombre.Il y avait eu une averse, un peu plus tôt, et la terre dégageait un arôme ionisé.S'agissait-il juste de filles et de garçons, ou de filles avec des garçons?Elle aurait voulu en avoir le coeur net mais les lampes qui bordaient la cour, même combinées aux lumières venues des fenêtres, ne suffisaient pas à percer l'obscurité.
Soudain, le vacarme a été amplifié par l'écho du grand corridor en forme de tunnel qui reliait la cour intérieure au dehors.Des filles avec des garçons, apparemment.Et qui s'en allaient, de plus, qui sortaient de la résidence à onze heures du soir, un lundi!Quelle dose de charme désinvolte, facile, coquin, fallait-il avoir pour cela?Elle a pensé au géant blond qui, ainsi qu'elle l'avait appris depuis, était une sorte de star du basket sur le campus.Elle revoyait ses veines se tendre sur ses puissants avant-bras.Tellement sûr de lui, il avait voulu qu'elle l'accompagne quelque part...Le garçon à la bibliothèque la veille, celui qui était passé si vite de l'hostilité à la tentative d'approche...Il n'avait rien d'effrayant, lui, et il n'était pas vilain, mais il avait l'air...retors.C'était un manipulateur, un opportuniste.
Charlotte est restée à la fenêtre, prolongeant dans son imagination l'allègre charivari d'étudiants partis vers l'univers inconcevable de la « sortie en ville ».La pitié que son sort lui inspirait était sans bornes : plus jamais à la maison, désormais confinée entre une chambre minuscule – empoisonnée par le dédain d'une sèche, sarcastique et snob fille de Groton pour qui risquer d'être surprise dans une conversation normale avec une petite provinciale des Montagnes Bleues constituait la pire des hontes – et une salle de bains où règnait la plus extrême promiscuité...L'intrusion, l'offensante vulgarité des bandes d'adolescents qui se complaisaient dans les bruits et les odeurs de la défécation – qui s'en délectaient ! - , grognant, ahanant, poussant des soupirs ostensiblement satisfaits, s'esbaudissant des flatulences porcines que lâchait leur rectum, et des plops, et des prouts, tout cela accompagné de commentaires élogieux sur leur puérile grossièreté...
Quittant la fenêtre, elle a aussitôt perçu un joyeux – éthylique ? - chahut de filles et de garçons dans le couloir.Son oreille captait les basses et les accords binaires d'un CD passé trop fort.Eh bien, qu'ils continuent tous à vivre ainsi, d'impulsion en impulsion!L'autodiscipline était l'un des éléments qui avait fait de Charlotte Simmons...Charlotte Simmons, justement.Autodiscipline et capacité de concentration.Comme elle avait un examen d'histoire médiévale dans la matinée, elle devait retourner à sa table de travail et se pencher une demi-heure encore sur les pages de Esclaves aux yeux bleus, l'esclavage local dans le Nord de l'Europe au Haut Moyen Âge.Il aurait pu être interressant, ce livre, notamment la partie traitant de l'importance des Gallois sur le marché des esclaves de Dublin, au point que « esclave », en vieil anglais, se disait « walsea », pour « Welsh-man » ( Gallois ), de même que le mot « slave »venait des « Slavs » ( Slaves) que les Germains enlevaient régulièrement et réduisaient au travail forcé.Mais il était rédigé avec une telle pédanterie, cet ouvrage qu'elle avait sous le nez et qui refléchissait la lumiére de la lampe à travers cet épais papier de mauvaise qualité sur lequel les presses universitaires aimaient imprimer l'oeuvre de pédants, et...Et d'un autre côté, c'était eux qui l'avaient repérée, au départ...Le géant blond comme l'intrigant aux cheveux bruns, ils avaient été attirés, ils avaient remarqué quelque chose chez elle, quelque chose qu'ils avaient apprécié et...Mais pourquoi se raconter des histoires?Deux rencontres entièrement fortuites, qui n'avaient duré que le temps de quelques battements de cils...Que pouvaient-ils apporter à une fille qui se sentait aussi...seule ?
« Ohmygod, ohmygod...Non, sérieux? Moi ?Mais je ne pourrais pas lui donner la satisfaction de... »Une voix de fille, juste derrière la porte.Beverly.La poignée a tournée.Elle est entrée, comme d'habitude la tête contre l'épaule pour retenir son portable, les yeux fixés sur un point qui n'existait pas.Une autre fille la suivait, une blonde.Du genre ravissante, avec un visage à la fois volontaire et fin.Sans regarder Charlotte, Beverly lui a adressé un signe distrait, moins un salut que la constatation de sa présence.Puis elle a rapidement montré la fille derrière elle et elle a décollé les lèvres de son téléphone pour murmurer : « Charlotte, Erica... », avant de caser son corps osseux sur le bord de son lit, de nouveau absorbée par le petit appareil noir.



