Cet instant-là ( Douglas Kennedy ) 2011
Je suis passée à mon studio pour écrire ces lignes, le récit de la soirée d'avant-hier qui va peut-être changer toute ma vie.C'est la première fois que je sors mon journal en pleine journée.Je suis consciente des risques.J'ai fermé tous les rideaux pour que personne ne puisse me voir.J'ai un peu de temps devant moi avant de filer au travail.
Vendredi donc, j'ignore quelle heure il était quand je suis parvenue à sa porte, j'étais frigorifiée, je tremblais mais je voulais seulement lui dire que je l'aimais, me jeter à son cou, lui dire de ne jamais me laisser repartir.
Nous nous sommes retrouvés sur son lit une minute après être montés à son appartement.Quand il a été en moi, j'ai su...j'ai su qu'il m'était destiné.Je n'ai jamais été aussi proche d'un homme en m'abandonnant au plaisir.A l'université, j'ai fréquenté pendant deux ans un étudiant en droit, Florian, avec qui l'entente sexuelle était trés forte, mais il n'y avait pas de sentiments entre nous.Alors que là, avec Thomas, c'était l'amour qui s'exprimait dans la furie de nos corps.Je ne sais plus combien de fois nous avons fait l'amour avant d'être terrassés par le sommeil.A un moment, tandis que nous nous dévorions du regard et que nous lisions une certitude incroyable dans nos yeux, je lui ai demandé de m'excuser pour m'être enfouie du restaurant.Il a alors eu des mots si réconfortants que nous sommes retombés dans les bras l'un de l'autre.
Je me suis réveillée dans la lumière du jour.Thomas avait dû se lever à un moment car j'ai vu qu'il avait ramassé mes habits trempés et les avait posés sur les radiateurs, mais il était maintenant endormi à coté de moi.Je me suis redressée pour le regarder, effleurer ses cheveux, écouter sa respiration tranquille, l'admirer.Je me suis dit que je ne voulais plus jamais m'éloigner de lui, je me suis juré que je trouverais la solution qui me tirerait des griffes de...non, je ne veux pas salir la beauté du moment avec ce nom.
J'ai quitté le lit doucement et j'ai eu mon premier aperçu de l'appartement de Thomas.Tout était si propre, si net, avec une simplicité de bon goût que je n'avais vue jusqu'ici que dans les pages de décoration des revues.Murs blancs, meubles poncés pour mettre en valeur la chaleur naturelle du bois, livres et disques parfaitement rangés.En voyant ses vêtéments bien disposés sur des cintres, ses chaussures cirées, je me suis souvenue que son père était militaire.Mais j'ai senti que ce besoin d'ordre n'était qu'une forme de protection et une nouvelle vague de tendresse m'a envahie.Nous portions tous les deux en nous un poids qui nous séparait des autres.Je n'ai pu m'empêcher de penser que, pour la seconde fois, la chance me souriait.La première étant la naissance de Johannes, bien sûr.
A la cuisine, pendant que j'inspectais le contenu de son réfrigérateur, de ses placards, de son garde-manger, m'étonnant à nouveau de son sens de l'organisation, je me suis mise à fredonner.Ca ne m'était plus arrivé depuis que j'avais tenu Johannes dans mes bras, chez nous.L'air qui m'est venu était une mélodie de Schubert, An die Musik.C'est Jürgen qui me l'avait fait écouter la première fois.J'ai préparé du café, mis la table pour le petit-déjeuner, sorti du beurre, le pain, les confirures qu'il avait.Soudain, Thomas a été là, il m'a embrassée, m'a enlevé le peignoir que j'avais trouvé dans la salle de bains et m'a ramenée au lit.L'amour a été encore plus intense, plus érotique, plus bouleversant.Ce que nos corps disaient, c'est : « Nous nous sommes rencontrés et c'est la plus belle surprise que la vie nous ai faîte. »
Nous n'avons pas mis le nez dehors.A un moment, Thomas m'a montré l'atelier en bas et il m'a raconté l'histoire de son propriétaire, un peintre du nom d'Alastair, l'agression dont il avait été victime quelques jours auparavant.J'ai compris que Thomas lui avait sauvé la vie en appelant les secours juste à temps.Il n'a pas cherché à se faire valoir et il est resté modeste en décrivant comment il avait dû repeindre toute cette magnifique piéce après le drame, avec l'aide de l'amant turc d'Alastair.Nous avons préparé notre premier dîner vraiment partagé, des spaghettis avec une sauce tomate aux anchois – il avait même du vrai parmesan dans son frigo -, je lui ai montré mon petit savoir-faire en matière d'origamis, et nous avons parlé, parlé.C'est presque aussi électrisant que le sexe, cette facilité et cette confiance avec lesquelles nous avons pu échanger nos idées tout de suite – toujours en allemand, c'est ce qu'il veut – et le plaisir de nous découvrir mutuellement.
Je n'oublierai jamais la journée d'hier.Avant cela, je n'avais pas vraiment connu l'amour, je le vois à présent.Pas même un soupçon du bonheur qui a été le mien hier.
Et puis, alors que je m'y attendais pas du tout, Thomas m'a proposé de venir vivre chez lui, avec lui.Il m'a donné une clé et m'a dit que je pourrais apporter mes affaires le lendemain.J'ai été stupéfaite, au point de répéter bêtement : « Tu es sûr? »Quand il m'a assuré qu'il l'était, j'ai dit que j'amènerais des affaires.Toujours ma méfiance instinctive, cette idée que « c'est trop beau pour être vrai », doublée de la crainte – impossible à lui expliquer – que si j'abandonne tout de suite mon studio, Haechen va découvrir ce qui se passe dans ma vie et ce sera le début de la fin.
Tout cela n'est rien à coté de cette nouveauté extraordinaire : je vais vivre avec l'homme que j'aime.Alors qu'il ya seulement quelques jours j'envisageais de me jeter du haut d'un immeuble.La vie est ainsi : des réserves de malheur inépuisables et des mines de félicité qu'il suffit d'explorer.
Je ne voulais pas retourner au travail, aujourd'hui.Je pourrais ne plus jamais quitter le lit de Thomas, son appartement.Et l'idée de devoir passer au Schlüssel ce soir pour prendre le message de Haechen, dans lequel il me dira où je dois aller le faire jouir la prochaine fois, et celle qu'il va encore falloir photographier des documents dans un placard...Je dois trouver un moyen d'échapper à cette dégradation, d'empêcher que cette laideur finisse par détruire cette merveilleuse passion.
Tout à l'heure, nous nous sommes réveillés et nous avons fait l'amour sans hâte, de toute notre âme, les yeux dans les yeux.J'ai dit que je voulais commencer chaque journée comme ça et il m'a assuré que c'est ce que nous ferons.
Avant de retourner me confronter à un monde auquel je voudrais tant échapper, j'ai aussi dit à Thomas que j'avais de la chance, une chance infinie.J'ai compris qu'elle est un paramètre essentiel de l'existence.Elle peut venir à nous ou nous ignorer complètement.Même la naissance de Johannes, ce don du destin, a été assombrie par le fait que j'étais avec un homme qui n'éprouvait rien de profond pour moi, qui refusait de prendre sa part des responsabilités et des joies qu'avoir un enfant implique.L'homme qui fait maintenant partie de ma vie me dit qu'il veut tout partager avec moi.Suis-je capable d'accepter enfin le bonheur ? Est-ce que je me juge digne de lui ? Et pourrais-je le garder ? Apprendre à ne pas le repousser, à ne pas le laisser s'échapper ?
Résumé : Ecrivain new-yorkais, la cinquantaine, Thomas Nesbitt reçoit à quelques jours d'intervalle deux missives qui vont ébranler sa vie : Les papiers de son divorce et un paquet posté d'Allemagne par un certain Johannes Dussmann.Les souvenirs remontent...Parti à Berlin en pleine guerre froide afin d'écrire un récit de voyage, Thomas arrondit ses fins de mois en travaillant pour une radio de propagande américaine.C'est là qu'il rencontre Petra.Entre l'Américain sans attaches et l'Allemande réfugiée à l'Ouest, c'est le coup de foudre.Et Petra raconte son histoire, une histoire douloureuse et ordinaire dans une ville soumise à l'horreur totalitaire.Thomas est bouleversé.Pour la première fois, il envisage la possibilité d'un amour vrai, absolu.Mais bientôt se produit l'impensable et Thomas va devoir choisir.Un choix impossible qui fera basculer à jamais le destin des deux amants.Aujourd'hui, vingt-cinq ans plus tard, Thomas est-il prêt à affronter toute la vérité ?
Mon commentaire : Romantique, j'adore ! Romanesque, quoi de mieux pour un roman ?Encore un "best seller" remarquable de D.Kennedy, notre ami-écrivain.On finit par aimer vraiment nos écrivains favoris...Ils font parti de notre décor, de notre vie.Ils sont nos préférences...
S'il vous arrive de rencontrer, " le grand amour ", " cet instant-là ", magique ou même simplement de le croiser par un hasard surprennant, impossible de ne pas y succomber ! Alors, Il vous envahit tout entier, vous engloutit et par pur bonheur, vous vous laisser faire...A l'écoute de son doux parfum aphrodisiaque...Oui ! Vous êtes ensorcellé et alors ?
C'est une histoire d'amour qu'il nous raconte.Une belle histoire d'amour que cette histoire-là...
L'Amour ? Ce sentiment entier, sincère, vrai et passionné, vous savez ? "Fleur-bleue" moi ? Oui, et alors ? Le grand amour, c'est celui qui vous prend, vous emprisonne.Celui qui transforme tout, qui vous donne des ailes, qui vous transporte, qui vous change définitivement, vous ne savez toujours pas ?
Est-il raisonnable de vivre ainsi sous son emprise et son ardeur aveuglante ? A quelle galère ! Et ne serait-ce même que pour un moment court, on y succombe avec délice et ravissment, comme toujours...Passion folle ? Ne s'égare-t-on pas ? Oui !, certes et alors ? D'ailleurs, a-t-on vraiment le choix ?
Petra et Thomas s'aiment et leur vie à chacun s' illumine...C'est elle, c'est lui !
Soudainement tout devient possible...Entre Berlin la grise-monochrome, et New York le gros-brillant, la conquête du ciel et de ses étoiles, de ses vertiges et de ses promesses, l'amour est-il réel ? Berlin, c'est Petra, "fille de l'Est", de l'horreur et de la souffrance sourde.New York, c'est Thomas, "fils de l'Ouest", l' Occidental, l'autre monde...Entre l' enfant solitaire, libre , enivré de voyages et de découvertes, est-ce possible ? Simplement ?
Oui ! car Petra et Thomas s'aiment ! Ils s'aiment "à se perdre" ! Petra aime Thomas.Thomas aime Petra.Et alors ?...
Un roman qu'on ne lâche pas, d'un rythme parfait comme bien souvent chez cet auteur prolifique, un suspence "terrifiant", haletant.On espêre tant leur bonheur...Un best-seller à couper le souffle, "Doug" ! encore un succès ! Pas étonnant, tu es parmi les meilleurs et ce n'est que mérite !
Et puis il y a aussi, l'impatience de te lire à nouveau comme un ami qui m' écrirait ...
L'ombre en fuite Richard Powers
L'étonnement, tel était bien le mobile se son appel.Steve avait fait son trou dans un antre humide au milieu des pins, près d'un ruban de macadam sinueux qui surplombait le Puget Sound.Il programmait pour une srart-up, le Realization Lab, dernier surgeon de TeraSys, florissant fleuron de l'industrie high-tech.Mais au stade expérimental, le RL tenait plus de l'abattement fiscal que la source de revenus à court terme.
TeraSys ? Tu veux dire que tu travailles pour ce milliardaire en culottes courtes ?
Pas directement, répondit Steve en riant.
Et puis il n'y a que des milliardaires en culottes courtes par ici.
A quoi ressemble ton bureau ?
Mon bureau ? Je ne comprends pas.
Mon bureau ? Qu'est-ce que ça peut faire ?
J'essaie de visualiser l'endroit où tu te trouves.Tu ne m'appelles pas du travail ?
Si...Enfin, je crois qu'on peut dire ça.
William Butler Spiegel ! L'homme qui s'était juré de ne jamais rien viser de plus sérieux qu'une carrière de serveur pour ne pas se gâter la muse.Le voilà qui trime encore au milieu de la nuit.
Au milieu ? ...Chez nous, on se met au travail sur le coup de vingt-deux heures.
Explique-moi un peu où tu es.Bon attends, je commence.Moi je suis en débardeur, sur une passerelle en fer forgé noir, sept mètres environ au-dessus de la bouche d'aération d'un resto italien...
Il se prêta au jeu, releva le défi.Short kaki et T-shirt vert à manches raglan.Bien calé dans mon fauteuil en plastique moulé au milieu d'un...comment dire...d'une espèce d'espace dans le genre cèdre et séquoia.Avec des galets dans tous les coins.Des matériaux du cru.
Trés chic, lancèrent-ils à l'unisson.Vieille ritournelle arrachée à une époque dix fois révolue.
Franchement, je ne sais pas quoi te dire.A quoi ressemble mon bureau ? Je n'y ai jamais réfléchi, Adie.
Allons, monsieur le poète.Jette un oeil autour de toi.Fais-moi faire le tour du propriétaire.
Hmm.Voyons.Il doit y avoir trois mille mètres carrés de surface habitable, le tout de plain-pied.Des tons de brique et de terre un peu partout.Un labyrinthe de petites alvéoles séparées par ces vagues cloisons doublées de toile ocre.Un joli patio encaissé.Une tonne de verdure par décimètre cube.Et sur la surface ventrale de l'édifice, une grande baie en verre photochromatique, vue imprenable sur le mont Rainier.
Je vois le genre.Un nid d'aigle futuriste pour gardes forestiers.
Si tu veux.Pourquoi pas ? Je suis sûr que tu adoreras.
Attends une minute. « Tu » ? Comme dans « je,tu,il » ?
Il ralentit l'allure et dévoila son jeu.Nous mettons au point un prototype d'immersion totale dans un espace numérique baptisé « la Caverne » : Chambre d'accès virtuel à un environnement réal...Ecoute, Adie.Je ne vais pas te décrire cette chose-là par téléphone.Il faut que tu viennes voir :
Pas de problême, Steve.J'arrive dans une heure.
Disons plutôt une semaine à compter de mardi prochain.Pour une visite sans engagement.Tous frais payés.
Oh non ! Toi, tu es allé leur raconter que le connaissais le C++.
Pire.Je leur ai dit que je connaissais l'illustratrice la plus douée depuis l'autodestruction des atrs figuratifs.
Illustratrice ? Quel tact, Stevie.Je vois que tu as conservé le sens de la formule.
Il n'avait pas changé.Elle retrouvait le gosse de vingt ans qui éprouvait le besoin de rassembler et protéger tout ce qu'il croyait aimer.Un mini-Moïse, un bon pasteur qui caressait encore le rêve de bâtir une colonie d'artistes où il pourrait réunir tous ceux qui voulaient se soustraire au réel.Le ton de sa voix en apportait la preuve, si tant est qu'Adie eût besoin de cette confirmation : on n'abandonne jamais son premier équipement de survie.On le perfectionne, c'est tout.
Tu es pile celle dont ce projet à besoin, Adie.Nous savons fabriquer d'incroyables animaux de cirque numériques, les faire sauter dans tous les cerceaux de la terre.Ce qui nous manque, c'est la personne capable de dessiner ces cerceaux.
Je ne comprends rien, Stevie.Rien de rien.
Nous ne sommes qu'une bande de programmeurs et de fondus du silicone.Des bêtes de logique qui tentons de construire des univers graphiques immersifs.Mais il nous manque quelqu'un qui aît ton oeil.Tu sais comment je me figure ton coin là-bas ? Je vois des sandales à bouts ouverts.Des cadres de chez Boeing, hirsutes sur leurs vélos.Des cogniticiens mangeurs de tofu et des types hérissés de piercings, le visage bleui par le froid, qui carburent aux amphètes et attendent en rangs d'oignons sur le bord du trottoir que le feu passe au rouge.
Qu'est-ce que je disais?Tu sais à quoi ressemblent les lieux avant même de les avoir vus.J'ai raconté à l'équipe comment, toute petite, tu passais haut la main les tests d'aptitude aux activités artistiques, et comment, dans le jeu des sept erreurs, tu en rectifiais huit.Je leur ai aussi montré le fameux encadré dans ArtForum.Les critiques sur l'expo que tu as monté à SoHo en soixante-dix-neuf.
Enfin quoi, Stevie.C'est vieux, tout ça.
Oh, je suis remonté plus loin encore.Je leur ai fait voir la diapo couleur de notre immense portrait de groupe à l'acrylique.Celui qui a remporté le premier prix de peinture à la fac...
Résumé : Artiste déçue, Adie Klarpol est recrutée par un labo high-tech de Seattle pour illustrer la Caverne, un simulateur de réalité virtuelle révolutionnaire.A coups de pinceaux informatiques et d'effets numériques, elle s'emploie à recréer en trois dimensions des tableaux de maîtres, de Van Gogh au Douanier Rousseau.Pendant ce temps, à l'autre bout du monde, Taimur Martin, professeur américain installé à Beyrouth, est enlevé et retenu en otage par un groupuscule libanais.Enfermé cinq années durant dans une chambre vide, il devra peupler sa solitude des images de son passé.
Commentaires : Auteur trés « intelligent » et incroyablement visionnaire.Un roman futuriste et déconcertant, probant...Une réfléction sur l'art , une méditation sur notre futur ? Fantastique « Don de l'Invention » que détiennent certains personnes qui ont le pouvoir de « créer le monde nouveau », pleinement et totalement virtuel.Rendra-t-il l'Homme « heureux » pour autant ?.
Le progrès frénétique, fulgurant, est tel en matière d'informatique, et de cognitation, que rien n'est impossible !Tout est permis ! Alors, « espérer un monde meilleur » est-ce une lubie ? Quand bien même celui-ci ne serait que virtuel?Le bonheur n'est-il pas toujours qu'illusion en fait ?Est-ce là, le nouvel « opium du peuple ? »Je dis encore une fois, possible...,n'est-ce pas ?
Oui ! ce roman grandiose pose bien des questions, en fait.
N'est-ce pas venu le temps de réfléchir sainement et d'inventer un autre monde pour abriter notre bonheur ?
Moi, Charlotte Simmons ( Tom Wolfe )
Vers onze heures le soir suivant, Charlotte était debout devant sa fenêtre, en pyjama et peignoir, marquant une pause dans ses révisions d'histoire médiévale, lorsqu'une salve de cris aigus et de rires masculins a éclaté en bas, dans la cour.Rien d'inhabituel à cela, puisque les vociférations adolescentes, sous toutes les formes, faisaient partie de l'ambiance sonore de la Petite Cour.Cette fois, pourtant, elle a plissé les yeux, scrutant la pénombre.Il y avait eu une averse, un peu plus tôt, et la terre dégageait un arôme ionisé.S'agissait-il juste de filles et de garçons, ou de filles avec des garçons?Elle aurait voulu en avoir le coeur net mais les lampes qui bordaient la cour, même combinées aux lumières venues des fenêtres, ne suffisaient pas à percer l'obscurité.
Soudain, le vacarme a été amplifié par l'écho du grand corridor en forme de tunnel qui reliait la cour intérieure au dehors.Des filles avec des garçons, apparemment.Et qui s'en allaient, de plus, qui sortaient de la résidence à onze heures du soir, un lundi!Quelle dose de charme désinvolte, facile, coquin, fallait-il avoir pour cela?Elle a pensé au géant blond qui, ainsi qu'elle l'avait appris depuis, était une sorte de star du basket sur le campus.Elle revoyait ses veines se tendre sur ses puissants avant-bras.Tellement sûr de lui, il avait voulu qu'elle l'accompagne quelque part...Le garçon à la bibliothèque la veille, celui qui était passé si vite de l'hostilité à la tentative d'approche...Il n'avait rien d'effrayant, lui, et il n'était pas vilain, mais il avait l'air...retors.C'était un manipulateur, un opportuniste.
Charlotte est restée à la fenêtre, prolongeant dans son imagination l'allègre charivari d'étudiants partis vers l'univers inconcevable de la « sortie en ville ».La pitié que son sort lui inspirait était sans bornes : plus jamais à la maison, désormais confinée entre une chambre minuscule – empoisonnée par le dédain d'une sèche, sarcastique et snob fille de Groton pour qui risquer d'être surprise dans une conversation normale avec une petite provinciale des Montagnes Bleues constituait la pire des hontes – et une salle de bains où règnait la plus extrême promiscuité...L'intrusion, l'offensante vulgarité des bandes d'adolescents qui se complaisaient dans les bruits et les odeurs de la défécation – qui s'en délectaient ! - , grognant, ahanant, poussant des soupirs ostensiblement satisfaits, s'esbaudissant des flatulences porcines que lâchait leur rectum, et des plops, et des prouts, tout cela accompagné de commentaires élogieux sur leur puérile grossièreté...
Quittant la fenêtre, elle a aussitôt perçu un joyeux – éthylique ? - chahut de filles et de garçons dans le couloir.Son oreille captait les basses et les accords binaires d'un CD passé trop fort.Eh bien, qu'ils continuent tous à vivre ainsi, d'impulsion en impulsion!L'autodiscipline était l'un des éléments qui avait fait de Charlotte Simmons...Charlotte Simmons, justement.Autodiscipline et capacité de concentration.Comme elle avait un examen d'histoire médiévale dans la matinée, elle devait retourner à sa table de travail et se pencher une demi-heure encore sur les pages de Esclaves aux yeux bleus, l'esclavage local dans le Nord de l'Europe au Haut Moyen Âge.Il aurait pu être interressant, ce livre, notamment la partie traitant de l'importance des Gallois sur le marché des esclaves de Dublin, au point que « esclave », en vieil anglais, se disait « walsea », pour « Welsh-man » ( Gallois ), de même que le mot « slave »venait des « Slavs » ( Slaves) que les Germains enlevaient régulièrement et réduisaient au travail forcé.Mais il était rédigé avec une telle pédanterie, cet ouvrage qu'elle avait sous le nez et qui refléchissait la lumiére de la lampe à travers cet épais papier de mauvaise qualité sur lequel les presses universitaires aimaient imprimer l'oeuvre de pédants, et...Et d'un autre côté, c'était eux qui l'avaient repérée, au départ...Le géant blond comme l'intrigant aux cheveux bruns, ils avaient été attirés, ils avaient remarqué quelque chose chez elle, quelque chose qu'ils avaient apprécié et...Mais pourquoi se raconter des histoires?Deux rencontres entièrement fortuites, qui n'avaient duré que le temps de quelques battements de cils...Que pouvaient-ils apporter à une fille qui se sentait aussi...seule ?
« Ohmygod, ohmygod...Non, sérieux? Moi ?Mais je ne pourrais pas lui donner la satisfaction de... »Une voix de fille, juste derrière la porte.Beverly.La poignée a tournée.Elle est entrée, comme d'habitude la tête contre l'épaule pour retenir son portable, les yeux fixés sur un point qui n'existait pas.Une autre fille la suivait, une blonde.Du genre ravissante, avec un visage à la fois volontaire et fin.Sans regarder Charlotte, Beverly lui a adressé un signe distrait, moins un salut que la constatation de sa présence.Puis elle a rapidement montré la fille derrière elle et elle a décollé les lèvres de son téléphone pour murmurer : « Charlotte, Erica... », avant de caser son corps osseux sur le bord de son lit, de nouveau absorbée par le petit appareil noir.
La Culasse de l'enfer ( Tom Franklin )
William se réveilla, la joue collée au sol.Il claquait des dents.Il entendit des grattements à proximité et quand il leva la tête, une feuille adhérant à sa joue telle une sangsue et du sang s'insinuant dans les rides plus creusées que jamais de son visage, il vit les trois hommes à la gueule grande ouverte qui s'approchaient de lui comme des vampires.L'un avait une hachette, un autre un couteau.Ils souriaient jusqu'aux oreilles.
Il prit la fuite dans un mouvement désordonné et ils se lancèrent frénétiquement à ses trousses.Bientôt il aperçut une lumière indécise à travers les buissons, jaillit enfin hors du bois et se jeta dans le ruisseau glacial sans lever les yeux sur ce qui l'attendait.Les hommes postés sur l'autre rive – espacés d'une cinquantaine de mètres chacun – se mirent à siffler tout le long de la berge pour prévenir qu'il arrivait vers eux, et le temps qu'il traverse le ruisseau ils s'étaient rassemblés et l'attendaient.Ils le tirèrent sur le rivage à moitié nu, tremblant et affaibli par le sang qu'il avait perdu, et le momifièrent dans trois bons kilos de corde.Ensuite ils regardèrent d'un oeil narquois ses trois poursuivants se jeter dans le ruisseau en soulevant des gerbes d'eau.Quand les hommes eurent traversé le cours d'eau à la nage, ils se précipitèrent sur William et bourrèrent de coups de pied sa forme recroquevillée, entortillée de corde, avant d'en être arrachés par les autres.
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Waite le veut vivant, dit Oscar.
Il avait les yeux cerclés de rouge, portait une couverture autour des épaules et avait bu toute la nuit.Deux hommes soulevèrent William et le hissèrent sur la selle d'un cheval.
Quand Waite arriva, plus tard dans la matinée, ils redressérent William et le placèrent contre la paroi de l'intérieur du pont couvert, qui leur avait servi de bivouac durant la nuit.L'un des yeux du garçon était fermé et tuméfié à la suite d'un coup de pied qu'il avait reçu, l'autre moitié de son visage était jaunie, bleuâtre, déformée – quelqu'un dit qu'il ressemblait à une enclume – une croûte de boue se mêlant à son sang qui suintait.Waite demanda à Oscar et les autres de leur accorder un moment en tête à tête, et les hommes s'éclipsèrent.
-
William Burke, dit-il lorsqu'ils furent seuls.
Entendre son nom sembla provoquer une réaction chez le garçon.Il leva la tête.En la penchant de côté, comme un chiot.
-
M'sieur Billy ? C'est vous ? J'y vois pas trés clair.
Il avait perdu toutes ses dents, et ses gencives n'étaient plus qu'une bouillie sanglante.
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C'est moi, William.
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Ils vont me pendre ?
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Oui.
Il baissa la tête.
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Je suppose que vous avez pas le choix.
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Non.Tu t'es acoquiné avec la mauvaise bande, mon gars.
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Dites à la veuve que je regrette.
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Elle le sait.
-
Où est Macky ?
Waite lança un regard vers l'ouverture du pont.Les hommes qui y étaient tapis reculèrent furtivement.
-
Il est hors de danger.
-
C'est vrai ?
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Oui, il s'en sortira.
-
Je suis bien content pour lui.De toute façon, il avait jamais rien fait.Pas exprès, en tous cas.Mais nous autres, on a, on a...
Il sembla avoir oublié quels mots utiliser et se mit à glisser le long de la paroi.
Waite sortit dans la lumière, n'éprouvant strictement rien, et dit à Oscar qu'ils feraient bien de le pendre au plus vite, sans quoi il n'en resterait plus grand-chose à pendre.Deux hommes le tirèrent de là par les bouts de la corde.Waite leur dit que s'ils voulaient pas qu'il leur botte le cul ils avaient intérêt à ramasser le gamin et à le porter.Ils obtempérèrent.
Waite n'assista pas au reste du spectacle.
Ils récupera son cheval, ajusta la selle et se hissa dessus.Oscar se tenait à la hauteur de sa hanche.
-
Billy.
Il lui tendit une bouteille, qui ne contenait plus qu'un fond.
Waite prit le whisky et le termina.Il jeta la bouteille vide vers le ruisseau, éperonna King et laissa son cousin le juge debout dans l'ombre du pont.Il lança son cheval au galop, le vent soulevant les cheveux de son crâne.Au bout d'une heure la route s'était dégagée, des champs s'étendaient de part et d'autre et une fine bruine glaciale s'était mise à tomber.
Faisant ralentir son cheval au pas pour aborder un virage de la route, il tomba sur une bien étrange vision : un chariot à quatre roues tiré par une paire de boeufs, escorté par six robustes hommes noirs et conduit par un vieux monsieur chenu.Un imposant piano était posé dessus, festonné de ficelles et de chaînes, ce qui n'empêchait pas chaque cahot de la route de faire vibrer ses cordes, produisant un son qui évoquait autre chose que de la musique, un bruit de tonnerre, désordonné et assourdi, la voix même de la violence.Il guida son cheval pour les contourner sans leur dire que Lev James, le nouveau propiétaire du piano, était mort.
Il savait que cette guerre était finie pour lui, mais que pour les autres, elle fumerait encore au siécle prochain.L'enfer de la Culasse s'était ouvert, et sa fermeture, quand elle viendrait, serait trés lente.Dans les années à venir, les commerçants de Grove Hill et de Coffeeville considéreraient les arbres et les ombres dessinées entre les arbres comme des lieux où des hommes embusqués se tiendraient à l'affût, et dans une époque plus lointaine que Waite n'aurait pas l'occasion de connaître, on avertirait les enfants de Micham Beat, Si jamais vous entendez des sabots et le crissement d'un cuir de selle de qualité, vous aurez intérêt à prendre vos jambes à votre cou, car la meute est de retour.
Résumé : 1897, Dans un coin reculé de l'Alabama, un homme est assassiné dans d'étranges circonstances.Pour le venger, ses proches forment une société secrète, « La Culasse de l'enfer », décidée à rendre sa propre justice.S'engage dès lors, entre les métayers blancs et les propriétaires fonciers des villes voisines, une guerre fratricide où il n'y a ni innocents ni coupables, mais du sang et de la douleur...
Mon commentaire : Un récit âpre, amer,vrai.Un style aux couleurs du « Farwest ».La Justice existe-t-elle vraiment quand l'obscurité de l'âme humaine est si profonde, et si palpable l'Injustice ? Dans cette Amérique de l'Alabama sudiste, les conditions de survie sont dures, et la vie hasardeuse.Aussi faut-il laver le sang par le sang ...Est-ce là le début de la haine raciale et sociale? L'Horreur d' « un poison dégénérant », qui accouchera du « rêve américain »...
Les charmes discrets de la vie conjugale ( Douglas Kennedy )
Il a fallu que mon père soit arrêté pour qu'il devienne célèbre.
C'était en 1966.Papa – ou John Winthrop Latham, ainsi que tout le monde, à part sa fille unique, l'appellait - , avait été le premier professeur de l'université du Vermont à s'élever publiquement contre la guerre du Vietnam.Au printemps de cette année-là, il avait pris la tête d'une mobilisation estudiantine opposée à la collaboration de l'université avec une compagnie chimique qui fabriquait du napalm.La protestation avait culminé en un sit-in devant le bâtiment administratif, dont les accès avaient été pacifiquement bloqués pendant trente-six heures par trois cents étudiants menés par mon père.Quand la police et le garde nationale étaient intervenues, les manifestants avaient refusé de se disperser et une chaîne de télévision nationale avait filmé l'incarcération de papa dans la prison locale.Cela avait fait grand bruit, à l'époque : il avait été à l'origine de l'une des principales manifestations contre la guerre.L'image de ce respectable Blanc en veste de tweed et chemise Oxford appréhendé sans ménagement par deux membres des unités antiémeutes avait fait l'ouverture de la plupart des bulletins d'information à travers les Etats-Unis.
Le jour qui a suivi son arrestation, tout le lycée m'a dit que mon père était « vachement sympa ».Et, deux ans plus tard, quand je suis entrée à l'université où il enseignait, j'ai reçu les mêmes compliments dès que les gens découvraient que j'étais la fille du professeur Latham. « Trés sympa, ton père ! » Je hochais brièvement la tête et, avec un bref sourire, je confirmais : « Ouais, c'est le meilleur... »
Ne vous méprenez pas : j'adorais mon père, et c'est encore le cas, et ça le sera toujours.Mais enfin, quand on a dix-huit ans, comme moi, en 1969, que l'on essaie désespérement de se forger un minimum d'identité et que son cher papa s'est transformé en une manière de Thomas Paine local, il est facile de se sentir éclipsée.Et, en fait, c'est ce qui m'est arrivé.
J'aurais pu essayer d'échapper à son imposante stature morale en changeant de campus.J'ai opté pour une autre solution : je suis tombée amoureuse en plein milieu de ma seconde année.
Dan Buchan était l'antithèse de mon père.D'accord, il était grand et dégingandé, lui aussi, mais c'était leur seul point commun.Alors que papa alignait le cursus du Wasp exemplaire – secondaire à Choate, puis Princeton, puis doctorat à Harvard, ne fréquentant que les sanctuaires de l'Amérique blanche, anglo-saxonne et bien-pensante -, Dan venait d'un obscur patelin de l'Etat de New York, Glens Falls, où son père était chargé de l'entretien des écoles locales et sa mère tenait un petit salon de manucure, et il était le premier de sa famille à faire des études supérieures, qui plus est en médecine.
Trés timide, il ne s'imposait jamais et savait écouter mieux que quiconque ; il donnait toujours l'impression d'être plus intéressé par ce que l'autre avait à dire que par ses propres réflexions – ce que j'appréciais beaucoup.Je trouvais également un charme étonnant à sa réserve.Il était sérieux sans être rébarbatif, et contrairement aux autres étudiants il savait exactement où il voulait aller.A notre deuxième sortie, il m'a confié autour de quelques bières qu'il ne briguait pas des spécialités aussi ambitieuses que la neurochirurgie, ni celles où on se faisait de l'argent facile, comme la dermatologie, non, il se voyait médecin généraliste. « Je veux être un modeste médecin de campagne, rien de plus », m'a-t-il assuré.
Comme tous les carabins, il travaillait treize heures par jour, étudiait sans arrêt.Le contraste entre nos existences respectives était frappant : avec mes études de littérature et langue anglaises, je me voyais vaguement devenir enseignante quand je sortirais de l'université, en 1973 ; à cette époque insouciante, seuls les étudiants en droit ou en médecine planifiaient leur avenir.
Dan avait vingt-quatre ans quand je l'ai rencontré.Nos cinq années de différence semblèrent un gouffre au début, mais ça ne me déplaisait pas de fréquenter quelqu'un qui paraissait bien plus mûr et stable que les garçons que j'avais connus auparavant.Même si mon expérience de la gent masculine était trés limitée.Au lycée, j'avais eu un petit ami, Jarred, toujours plongé dans les livres, assez bohème et en adoration devant moi, mais qui était parti étudier à Chicago, ce qui avait marqué la fin de notre relation : aucun de nous n'était prêt à supporter les contraintes d'une histoire d'amour à distance.Ensuite, pendant le premier semestre à la fac, j'avais eu ma petite expérience de la marginalité « freak » en fréquentant Charlie, lui aussi charmant et cultivé, et trés « créatif », c'est-à-dire qu'il composait un tas de poèmes qui, même du haut de mes dix-huit ans, me paraissait lourdement ampoulés.Charlie était tout le temps défoncé, l'un de ces types qui allument un joint avant la première tasse de café.Bien que septique, je n'ai pas objecté, au début, et avec le recul je pense que j'avais besoin de cette brève descente dans l'univers gentiment orgiaque des déviants du moment.On était en 1969, après tout, et l'hédonisme était de rigueur.J'ai supporté trois semaines le matelas à même le sol de son studio, ainsi que ses monologues toujours plus abscons de Planant Professionnel, jusqu'au soir où je l'ai trouvé chez lui, en train de faire circuler un mégapétard avec trois amis tandis que Grateful Dead se déchaînait sur la stéréo. « Hey », m'a-t-il lancé avant de retomber dans un silence hébété.Lorsque, par-dessus le vacarme, je lui ai demandé s'il était partant pour aller au cinéma, il a répété « Hey », tout en hochant la tête à la manière d'un sage qui m'aurait révélé un précieux secret concernant les mystères du « karma ».J'ai préféré ne pas m'incruster.
Résumé : Pour ses intellectuels de parents, Hannah Buchan est une vraie déception.A vingt ans, au lieu de grimper sur les barricades et de se fondre dans l'ébullation sociale des années soixante-dix, elle n'a d'autre ambition que d'épouser son petit ami médecin et de fonder une famille.Installée dans une petite ville du Maine, Hannah goûte aux charmes trés, trés discrets de la vie conjugale.C'est alors que le hasard lui offre l'occasion de sortir du morne train-train de son quotidien : malgré elle, Hannah va se rendre complice d'un grave délit.Trente ans plus tard survient le 11-Septembre, et avec lui le temps du doute, de la remise en question, de la suspicion.Le passé de Hannah va resurgir inopinément.Et du jour au lendemain son petit monde soigneusement protégé va s'écrouler...
Mon commentaire : Lu en 2005 après "La poursuite du bonheur" et "L'homme qui voulait vivre sa vie","Les charmes discrets de la vie conjugale est dans mon top 3 des romans de Kennedy, écrivain américain vivant à New York, Londres et Paris, Kennedy est de l'internationale des grands auteurs et à un talent vraiment exceptionel pour les intrigues, le suspence, les retournements de situation...Du thriller social ? Douglas, je t'adore et nous sommes des millions dans mon cas à travers le monde.
Les bienveillantes ( Jonathan Littell )
Frères humains, laissez-moi vous raconter comment ça s'est passé.On n'est pas votre frère, retorquerez-vous, et on ne veut pas le savoir.Et c'est bien vrai qu'il s'agit d'une sombre histoire, mais édifiante aussi, un véritable conte moral, je vous l'assure.Ca risque d'être un peu long, après tout il s'est passé beaucoup de choses, mais si ça se trouve vous n'êtes pas trop pressés, avec un peu de chance vous avez le temps.Et puis ça vous concerne : vous verrez bien que ça vous concerne.Ne pensez pas que je cherche à vous convaincre de quoi que ce soit ; après tout, vos opinions vous regardent.Si je me suis résolu à écrire, après toutes ces années, c'est pour mettre les choses au point pour moi-même, pas pour vous.Longtemps on rampe sur cette terre comme une chenille, dans l'attente du papillon splendide et diaphane que l'on porte en soi.Et puis le temps passe, la nymphose ne vient pas, on reste larve, constat affligeant, qu'en faire?Le suicide, bien entendu, reste une option.Mais à vrai dire, le suicide me tente peu.J'y ai, cela va de soi, longuement songé ; et si je devais y avoir recours, voici comment je m'y prendrais : je placerais une grenade tout contre mon coeur et partirais dans un vif éclat de joie.Une petite grenade ronde que je dégoupillerais avec délicatesse avant de lâcher la cuiller, en souriant au petit bruit métallique du ressort, le dernier que j'entendrais, à part les battements de mon coeur dans mes oreilles.Et puis le bonheur enfin, ou en tout cas la paix, et les murs de mon bureau décorés de lambeaux.Aux femmes de ménage de nettoyer, elles sont payées pour ça, tant pis pour elles.Mais comme je l'ai dit le suicide ne me tente pas.Je ne sais pas pourquoi, d'ailleurs, un vieux fond de morale philosophique peut-être, qui me fait dire qu'après tout on n'est pas là pour s'amuser.Pour faire quoi, alors ?Je n'en ai pas idée, pour durer, sans doute, pour tuer le temps avant qu'il ne vous tue.Et dans ce cas, comme occupation, aux heures perdues, écrire en vaut bien une autre.Non que j'aie tant d'heures que ça à perdre, je suis un homme occupé ; j'ai ce qu'on appelle une famille, un travail, des responsabilités donc, tout cela prend du temps, ça n'en laisse pas beaucoup pour raconter ses souvenirs.D'autant que des souvenirs, j'en ai, et une quantité considérable même.Je suis une véritable usine à souvenirs.J'aurai passé ma vie à me manufacturer des souvenirs, même si l'on me paye plutôt, maintenant, pour manufacturer de la dentelle.En fait, j'aurais tout aussi bien pu ne pas écrire.Après tout, ce n'est pas une obligation.
Depuis la guerre, je suis resté un homme discret ; grâce à Dieu, je n'ai jamais eu besoin, comme certains de mes anciens collègues, d'écrire mes Mémoires à fin de justification, car je n'ai rien à justifier, ni dans un but lucratif, car je gagne assez bien ma vie comme ça.Une fois, j'étais en Allemagne, en voyage d'affaires, je discutais avec le directeur d'une grande maison de sous-vêtements, à qui je voulais vendre de la dentelle.Je lui avais été recommandé par d'anciens amis ; ainsi, sans poser de questions, nous savions tous les deux à quoi nous en tenir, l'un envers l'autre.Après notre entretien, qui s'était d'ailleurs déroulé de manière fort positive, il se leva pour tirer un volume de sa bibliothèque et me l'offrit.Il s'agissait des Mémoires posthumes de Hans Frank, le General-Gouverneur de Pologne ; cela s'intitulait Face à l'échafaud. « J'ai reçu une lettre de sa veuve, m'expliqua mon interlocuteur.Elle a fait éditer le manuscrit, qu'il a rédigé après son procès, à ses propres frais, et elle vend le livre pour subvenir aux besoins de ses enfants.Vous imaginez, en arriver là ?La veuve du General-Gouverneur.Je lui en ai commandé vingt exemplaires, pour les offrir.J'ai aussi proposé à tous mes chefs de départements d'en acheter un.Elle m'a écrit une émouvante lettre de remerciements.Vous l'avez connu?Je lui assurai que non, mais que je lirais le livre avec intérêt.En fait si, je l'avais brièvement croisé, je vous le raconterai peut-être plus tard, si j'en ai le courage ou la patience.Mais là, ça n'aurait eu aucun sens d'en parler.Le livre, d'ailleurs, était fort mauvais, confus, geignard, baigné d'une curieuse hypocrisie religieuse.Ces notes-ci seront peut-être confuses et mauvaises aussi, mais je ferai de mon mieux pour rester clair ; je peux vous assurer qu'au moins elles demeureront libres de toute contrition.Je ne regrette rien : j'ai fait mon travail, voilà tout ; quant à mes histoires de famille, que je raconterai peut-être aussi, elles ne concernent que moi ; et pour le reste, vers la fin, j'ai sans doute forcé la limite, mais là je n'étais plus tout à fait moi-même, je vacillais et d'ailleurs autour de moi le monde entier basculait, je ne fus pas le seul à perdre la tête, reconnaissez-le.Et puis, je n'écris pas pour nourrir ma veuve et mes enfants, moi, je suis tout à fait capable de subvenir à leurs besoins.Non, si j'ai enfin décidé d'écrire, c'est bien sans doute pour passer le temps, et aussi, c'est possible, pour éclaircir un ou deux points obscurs, pour vous peut-être et pour moi-même.
Résumé : Jonathan Littell nous fait revivre les horreurs de la Seconde Guerre mondiale du côté des bourreaux, tout en nous montrant un homme comme rarement on l'avait fait : l'épopée d'un être emporté dans la traversée de lui-même et de l'Histoire.
Commentaires : Un chef-d'oeuvre ? Oui ! à lire absolument et surtout par nos jeunes.Pour que ça ne recommence pas une seule fois.L'Homme est si petit, devant la peur, se croît si grand lorsqu'il est entouré d'imbéciles, se sent si fort lorsque l'autre est à genoux...Ô misère ! Et puis la vraie question qui effraye, qui taraude nos nobles esprits, « Qu'aurions-nous fait, Nous, dans de telles circonstances ? ».Que le destin nous épargne d'en connaître la réponse !
Le secret du bayou ( John Biguenet )
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Vous êtes en train de me dire que j'ai tué ce salopard pour mettre la main sur son bateau et sa maison ?
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Moi, je ne dis rien de tel.Ce sont les autres qui vous accusent, toi et tes frères.
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Ma famille aide une autre famille en difficulté en lui accordant deux prêts, et ça fait de nous des meurtriers ?
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Ce n'est pas tout à fait ainsi que les gens voient les choses, Little Horse.Ils savent qu'un homme de l'âge de Félix Petitjean ne peut pas s'occuper tout seul de ses parcs à huîtres.Et ils savent aussi que s'il ne s'en sort pas, tes frères et toi récupérerez tout ce qu'il possède.Pour eux, c'est louche.
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Si Alton a été assassiné, ce serait à cause de deux malheureux prêts ?
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Personnelement, je te le répète, je penche plutôt poiur l'hypothèse du tueur en série.Mais aux yeux des gens d'ici – comme d'ailleurs à ceux d'une bonne partie des clients de ce bar au moment où je te parle – vous, les frères Bruneau, vous êtes plus ou moins les coupables idéaux.
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Nom de Dieu, je n'arrive pas à y croire...
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Mais j'ai une idée, Little Horse.C'est le service dont je te parlais...
Le shérif but une nouvelle rasade de bière.
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...Histoire de prouver que tu n'essaies pas de ruiner les Petitjean.
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Mais je n'ai jamais essayé de les ruiner ! Je n'en ai rien à faire, moi, de ces gens.
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Je sais darryl.C'est ce que je répète à tout le monde.Simplement, tu sais combien Alton était apprécié par ici.
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Apprécié ? Ce salaud a tué mon père.
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On ne connaîtra jamais la vérité, maintenant qu'il est mort.Mais c'est sans importance.Du moins si tu suis mes conseils.
Little Horse hochait la tête.
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Et c'est quoi, votre idée ?
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Je me disais que vous n'aviez pas besoin d'être trois pour vous occuper de vos parcs à huîtres.Ross et toi, vous suffiriez amplement à la tâche.Donc ça ne vous coûterait rien de prêter Rusty comme matelot aux Petitjean, le temps qu'ils retombent sur leurs pieds et décident de ce qu'ils vont faire maintenant qu'Alton n'est plus là.
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Leur prêter Rusty ?
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Pense à l'effet que ça produirait, Little Horse.Tout le monde est persuadé que vous avez tué Alton pour que les Petitjean ne puissent pas vous rembourser, et que vous héritiez de leur maison et de leur bateau.Mais voilà que l'un de vous se propose de remplacer Alton sur la Mathilde, d'aider sa famille à se sortir d'une mauvaise passe.Pour les gens d'ici, vous seriez des saints, tes frères et toi.Qui sait, peut-être même qu'un jour, il y aurait un vitrail à la mémoire des Bruneau dans l'église Saint-Martin.
Darryl sourit à cette idée.
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Il te suffit d'envoyer Rusty chez les Petitjean demain, pour qu'il offre de leur donner un coup de main.J'ai parlé avec la mère d'Alton, ce matin.Ils sont aux abois.Ensuite, tu pourras expliquer à tout le monde que vos deux familles ont décidé de faire la paix, que le temps est venu pour les Bruneau et les Petitjean de se réconcilier et d'oublier le passé.
Little Horse eut un sourire roublard.
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Vous avez raison.Ce serait de la charité chrétienne.
Matthew vida sa bouteille de bière et se leva.
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Je te l'avais bien dit, que j'étais là pour rendre service.
Darryl lui empoigna le bras et le défia du regard.
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Justement, shérif, pourquoi tenez-vous tant à nous rendre service ?
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Je te le répète, Little Horse, je pense que les gens se trompent.Je ne crois pas que vous ayez tué ce garçon à cause des prêts.Il n'est pas mort pour une histoire d'argent.Et mon travail, c'est de veiller à ce que justice soit faite, voilà tout.Pour les Bruneau comme pour les Petitjean.
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Vous êtes un vrai héros, shérif.
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Envoie ton petit frère chez Félix demain, et ce sera toi le héros.
Darryl regarda Christovich quitter le bar.Mais il ne vit pas l'expression triomphante du shérif.
Résumé : 1957, côte de Louisiane.Dans le monde impitoyable des pêcheurs d'huîtres à la drague en haute mer, une flanboyante saga familiale tissée de haine, de violence, d'amour et de souffrance, aussi inéxorable qu'une tragédie grecque.Fidèle à la tradition des grands romans du Sud profond aux accents faulkneriens, le superbe portrait d'une femme indomptable et farouche.
Commentaires : Tout est bien dit dans le résumé.Et quand l'amour est le seul moyen de subsister... Entre Haine et Amour, au fond il y a peu et il faut bien choisir...N'est-ce pas demoiselles du Sud ? Terry est-elle amoureuse de Rusty ? Faut-il y croire ?
La route ( Cormac McCarthy )
Quand il se réveillait dans les bois dans l'obscurité et le froid de la nuit il tendait la main pour toucher l'enfant qui dormait à son côté.Les nuits obscures au-delà de l'obscur et les jours chaque jour plus gris que celui d'avant.Comme l'assaut d'on ne sait quel glaucome froid assombrissant le monde sous sa taie.A chaque précieuse respiration sa main se soulevait et retombait doucement.Il repoussa la bâche en plastique et se souleva dans les vêtements et les couvertures empuantis regarda vers l'est en quête d'une lumière mais il n'y en avait pas.Dans le rêve dont il venait de s'éveiller il errait dans une caverne où l'enfant le guidait par la main.La lueur de leur lanterne miroitait sur les parois de calcite mouillées.Ils étaient là tous deux pareils aux vagabonds de la fable, engloutis et perdus dans les entrailles d'une bête de granit.De profondes cannelures de pierre où l'eau tombait goutte-à-goutte et chantait.Marquant dans le silence les minutes de la terre et ses heures et ses jours et les années sans s'interrompre jamais.Jusqu'à ce qu'ils arrivent dans une vaste salle de pierre où il y avait un lac noir et antique.Et sur la rive d'en face une créature qui levait sa gueule ruisselante au-dessus de la vasque de travertin et regardait fixement dans la lumière avec des yeux morts blancs et aveugles comme des oeufs d'araignée.Elle balançait la tête au ras de l'eau comme pour capter l'odeur de ce qu'elle ne pouvait pas voir.Accroupie là, pâle et nue et transparente, l'ombre de ses os d'albâtre projetée derrière elle sur les rochers.Ses intestins, son coeur battant.Le cerveau qui pulsait dans une cloche de verre mat.Elle secoua la tête de gauche à droite et de droite à gauche puis elle émit un gémissement sourd et se tourna et s'éloigna en titubant et partit à petits bonds silencieux dans l'obscurité.
A la première lueur grise il se leva et laissa le petit dormir et alla sur la route et s'accroupit, scrutant le pays vers le sud.Nu, silencieux, impie.Il pensait qu'on devait être en octobre mais il n'en était pas certain.Il y avait des années qu'il ne tenait plus de calendrier.Ils allaient vers le sud.Il n'y aurait pas moyen de survivre un autre hiver par ici.
Quand il fit assez clair pour se servir des jumelles il inspecta la vallée au-dessous.Les contours de toute chose s'estompant dans la pénombre.La cendre molle tournoyant au-dessus du macadam en tourbillons incontrôlés.Il examinait attentivement ce qu'il pouvait voir.Les tronçons de route là-bas entre les arbres morts.Cherchant n'importe quoi qui eût une couleur. N'importe quel mouvement.N'importe quelle trace de fumée s'élevant d'un feu.Il abaissa les jumelles et ôta le masque de coton qu'il portait sur son visage et s'essuya le nez du revers du poignet et reprit son inspection.Puis il resta simplement assis avec les jumelles à regarder le jour gris cendre se figer sur les terres alentour.Il ne savait qu'une chose, que l'enfant était son garant.Il dit : S'il n'est pas la parole de Dieu, Dieu n'a jamais parlé.
Quand il revint le petit était encore endormi.Il retira la bâche en plastique bleue sous laquelle il dormait, la plia et l'emporta et la rangea dans le caddie de supermarché et revint avec leurs assiettes et des galettes de farine de maïs dans un sac en plastique et une bouteille en plastique contenant du sirop.Il déplia par terre la petite toile cirée qui leur servait de table et y déposa le tout et prit le revolver qu'il portait à la ceinture et le posa sur la toile et resta simplement assis à regarder le petit dormir.Il avait retiré son masque pendant la nuit et le masque était enfoui quelque part dans les couvertures.Il regardait le petit et regardait au loin entre les arbres vers la route.Ce n'était pas un endroit sûr.On pourrait les voir depuis la route maintenant qu'il faisait jour.Le petit se tourna dans les couvertures.Puis il ouvrit les yeux.Salut, Papa, dit-il.
Je suis juste là.
Je sais.
Une heure plus tard ils étaient sur la route.Il poussait le caddie et tous les deux, le petit et lui, ils portaient des sacs à dos. Dans les sacs à dos il y avait le strict nécessaire.Au cas où ils seraient contraints d'abandonner le caddie et de prendre la fuite.Accroché à la barre de poussée du caddie il y avait un rétroviseur de motocyclette chromé dont il se servait pour surveiller la route derrière eux.Il remonta le sac sur ses épaules et balaya du regard la campagne dévastée.La route était déserte.En bas dans la petite vallée l'immobile serpent gris d'une rivière.Inerte et exactement dessiné.Le long de la rive un amoncellement de roseaux morts.Ca va ? Dit-il.Le petit opina de la tête.Puis ils repartirent le long du macadam dans la lumière couleur métal de fusil, pataugeant dans la cendre, chacun tout l'univers de l'autre.
Résumé : Pour des raisons inexpliquées, le monde que nous connaissons n'existe plus.L'apocalypse a laissé en guise de civilisation un amas de cendres et de cadavres.Poussant leur caddie où se superposent des objets plus ou moins délabrés, un père et son fils traversent ce décor en putréfaction.Ils ont froid, ils ont faim.Au milieu de la neige, le duo se fraie un passage sur la route, au milieu des bois, pour se rendre vers la mer.Dans ce faux no man's land où le cannibalisme n'est plus un tabou, qu'est-ce qui attend ces survivants, au bout du chemin ?Et y a-t-il vraiment une issue, à part la mort ?
Mon commentaire : Un chef-d'oeuvre oppressant, vision apocalyptique de la notre fin.La route est plus qu'un roman.Il y a là, les états d'âme tri-dimensionel de l'humain.La force de l'amour, l'instinct de survie, l'inconditionelle espérance.L'auteur fait parti des gens qui savent et peut-être même sans le savoir.
Tout peut arriver ( Jonathan Tropper )
« Réveille-toi, bordel ! »
Au lieu de ça, je reste assis dans mon petit espace alloué derrière la table et j'observe la foule tout en me soûlant à coups de verres gratis – autre avantage en nature, nettement moins glamour celui-là, de traîner avec le groupe.Avant de rencontrer Hope, il m'arrivait de conclure, de temps à autre, mais mon taux de réussite était bien maigre comparé à celui de Jed.Et encore devais-je attendre qu'il ait disparu avec sa conquête de la soirée car, en sa présence, je jouais pour ainsi dire l'homme invisible aux yeux des femmes.Question physique, tout est affaire de circonstances, et mon potentiel de séduction est bien meilleur quand Jed ne se trouve pas dans les parages.
La preuve, au bout de quelques minutes, une fille aux yeux en amande et au corps de danseuse s'avance vers moi et s'assoit à la place de Jed.Ses cheveux raides d'un blond usuel, plus sombres aux racines, lui arrivent aux épaules et sont départagés par une raie au milieu.Son principal atout est son corps, et tout dans sa posture – jusqu'à son débardeur moulant – indique qu'elle en est parfaitement consciente.C'est pathétique, je le sais, mais c'est comme ça que ça marche : de beaux yeux et une paires de seins alertes plantés sur une silhouette fine.Le reste n'est jamais que la cerise sur le gâteau.Elle a chaud, le visage rouge d'avoir dansé.
« Eh, me lance-t-elle.L'homme au T-shirt ! »
Il s'agit là d'une forme de salutation, apparemment ; je décide donc de répondre sur le même mode.
« Eh, la fille qui transpire ! »
Elle rejette la tête en arrière et éclate de rire.Je l'imagine dans sa chambre, à la cité U, s'exerçant devant la glace après avoir repéré cette mimique dans un film de Sandra Bullock.
« Je sais, dit-elle.J'adore danser.C'est mon troisième concert des Wenus cette année. »
Sa peau luit d'un éclat rosé sous les spots du club.Elle est jolie, sans sophistication particulière, façon campagnarde du Middlewest, et l'on imagine sans peine des champs immenses s'étendant à perte de vue derriére elle, de vastes prairies aux ciels bleus se reflétant dans ses yeux.Pour un coup d'un soir, franchement, on a fait pire.Je le sais.J'y étais.
« je peux te poser une question ? Me demande-t-elle.
-
Ouais ! »
Nous crions à tour de rôle pour nous entendre par-dessus les vociférations de Matt, qui vient présentement de se lancer dans une reprise hyperdestroy de "Beleive It or Not", le générique de la série culte The Greatest American Hero.C'est moi qui lui en ai suggéré l'idée, l'année dernière, et ça ne manque jamais de faire un carton auprès du public.Je réalise que la gamine assise à coté de moi devait encore porter des couches lors de la brève période de diffusion de cette série, quelque part au début des années 80, et je me sens ridiculement vieux.
« Ca veut dire quoi, Worried About the Wenus ? Reprend-elle.
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Ah, ça... »On me pose souvent la question. « T'as déjà regardé Friends ?
-
Quand j'étais au lycée, ouais », répond-elle.
Elle se penche vers moi pour mieux se faire entendre, m'offrant une vue plongeante dans le décolleté de son T-shirt ultrafin pendant que son souffle vient me caresser l'oreille.Il suffirait d'une allumette pour embraser les vapeurs d'alcool qui se dégagent de nos haleines mêlées.
J'explique :
« C'est une référence obscure à un viel épisode. »
Elle lève un regard sceptique vers le groupe.
« Ils sont fans de Friends ?
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C'était plutôt un choix ironique », fis-je.
Dans ce genre de situation vient toujours un moment où vous sentez que les choses basculent en votre faveur, et quand elle se colle contre moi pour me dire : « Au fait, je m'appelle Jesse », je comprends que c'est dans la poche.
« Zach », dis-je.
Mon Commentaire : Absolument génial ! Aprés avoir lu « Perte et Fracas » du même auteur, je trouvet que Jonathan Tropper est vraiment un écrivain extra-trop cool ! Dans le top 5 de mes écrivains préférés que j'ai lu en 2011.A mettre à coté de Jonathan Franzen ( Freedom ), de Jonathan Littell ( Les Bienveillantes ), de Jonathan Safran-Froer ( Extrêment fort et incroyablement près ) et de James Frey pour ( Mille morceaux ).
La chambre des échoes ( Richard Powers )
La chambre des échoes ( Richard Powers )
Son frère avait besoin d'elle.Cette pensée protectrice guidait Karin dans la nuit étrangère.En transe, au milieu d'un long virage en épingle à cheveux, elle avait suivi la 77 depuis Sioux City, en direction du sud, puis cap à l'ouest, par la 30, sur les traces de la Platte.Impossible, dans son état, d'emprunter les petites routes.Encore sous le choc du coup frappé à deux heures du matin : Karin Schukter ? Ici l'hôpital du Bon Samaritain de Kearney.Votre frère a eu un accident.
L'auxiliaire ne voulait rien dire de plus au téléphone.Sinon que Mark avait versé dans le fossé sur la North Line et était resté coincé à l'intérieur de son camion où les secours venus le désincarcérer l'avaient retrouvé presque gelé.Un long moment après avoir raccroché, elle n'avait plus senti le bout de ses phalanges, enfoncées dans ses joues.Le visage insensible, comme si c'était elle qui gisait là-bas dans la nuit glaciale de février.
Ses doigts gourds et bleuis aggrippaient le volant tandis qu'elle filait au milieu des réserves.D'abord les Winnebagos, puis le territoire onduleux des Omahas.Le long de la route défoncée, les arbustes ployaient sous des aigrettes de neige.Winne bago Junction, le terrain des assemblées, le tribunal indien, la caserne des pompiers volontaires, la station où elle prenait de l'essence détaxée, l'enseigne en bois, peinte à la main, qui disait « Artisanal local », l'école – Foyer des indiens – où elle avait donné bénévolement des cours particuliers avant de fuir désespérée ; l'endroit lui tournait le dos, hostile.A l'est de Rosalie, sur le long tronçon de route vide, un homme seul, de l'âge de son frère, vétu d'un manteau trop étriqué et d'une casquette – Go Big Red – se frayait un chemin parmi les congères du bas-coté.Au passage de Karin, il se retourna, l'air hargneux, pour repousser l'intrusion.
Les points de suture de la ligne médiane entraînaient la jeune femme vers le fond noir enneigé.Ca n'avait aucun sens : Mark, un pilote quasi professionnel, sur une petite route qu'il empruntait comme on respire.Quitter la chaussée, en plein Nebraska.Autant dire : tomber d'un cheval de bois.Elle jonglait avec la date.Le 20/02/02.Fallait-il y voir une signification ?
Elle frappa le volant du plat de la main et la voiture fît un écart.Votre frère a eu un accident.A vrai dire, Mark avait pris depuis longtemps tous les mauvais virages de l'existence, et à contresens !D'aussi loin qu'elle se souvienne, le téléphone avait toujours sonné à des heures indues.Mais jamais encore pour un appel comme celui-là.
Elle écoutait la radio afin de ne pas s'endormir.Elle tomba sur une causerie bizarroïde où l'on discutait des meilleurs moyens de protéger son animal domestique contre les attentats terroristes à l'eau contaminée.Dans le noir, le choeur des voix détraquées, empesées de parasites, s'insinuait en elle et lui murmurait qu'elle était : une femme seule sur une route déserte, à cinq cents mètres de son propre désastre.
Enfant, Mark débordait d'attention : il veillait sur son dispensaire pour vers de terre, avait vendu ses jouets pour empêcher la saisie de la ferme, interposé entre ses parents son corps de huit ans, cette nuit atroce où, dix-neuf ans plus tôt, Cappy avait pris Joan dans le noeud coulant d'un fil électrique.Karin gardait cette image de son frère, tandis qu'elle tombait tête la première dans l'obscurité.Tous les accidents de Mark venaient de là : trop d'attention portée aux autres.
Passé Grand Island, à trois cents kilomètres de Sioux, au point du jour, à l'instant où le ciel virait aux pêche, elle entrevit la Platte.Ce premier éclair jailli du fond bourbeux l'apaisa.Quelque chose attira son regard, une marée ondoyante couleur perle, mouchetée de rouge.D'abord, elle se crut grisée par la grand-route.Haut d'un mètre vingt, un tapis d'oiseaux s'étalait jusqu'à la ligne lointaine des bois.Pendant plus de trente ans, elle avait vu ce spectacle à chaque printemps, et pourtant, devant cette masse dansante, elle donna un coup de volant qui faillit l'expédier sur les traces de son frère.
Il avait attendu le retour des grues pour partir dans le décor.En octobre déjà, après avoir accompli ce même trajet pour se rendre à la veillée funèbre de leur mère, Karin avait trouvé que Mark touchait le fond.Il campait dans le neuvième cercle de l'enfer Nintendo avec ses amis de l'usine de conditionnement, éclusait son pack de bière en guise de brunch, et s'en allait fin bourré rejoindre l'équipe de nuit.Une tradition à défendre, mon lapereau : question d'honneur familial.Elle n'avait pas eu la force alors de le ramener à la raison.Il ne l'aurait pas écoutée.Pourtant, il avait passé l'hiver et s'était même ressaisi un peu.Pour en arriver là.
Résumé : Avec, en exergue, une phrase d'A.R. Luria (« Pour trouver l'âme, il faut la perdre ») qui est la clé du récit.Car le héros Mark Schluter, va en effet perdre son âme à la suite d'un accident qui le privera d'une partie de sa conscience...A son chevet, Powers écrit un roman où la médecine croise le thriller, où Jules Verne chasse sur les terres de Darwin, avec un beau neurologue dans le rôle de l'exorciste et une soeur dévouée dans celui de l'ange gardien.A près le succès du Temps où nous chantions, l'Américain surdoué réussit ici un tour de force : éclairer la condition humaine, tout en nous plongeant dans le cerveau passablement détraqué d'un personnage en quête d' identité.



