10 janvier 2012

La route ( Cormac McCarthy )

Quand il se réveillait dans les bois dans l'obscurité et le froid de la nuit il tendait la main pour toucher l'enfant qui dormait à son côté.Les nuits obscures au-delà de l'obscur et les jours chaque jour plus gris que celui d'avant.Comme l'assaut d'on ne sait quel glaucome froid assombrissant le monde sous sa taie.A chaque précieuse respiration sa main se soulevait et retombait doucement.Il repoussa la bâche en plastique et se souleva dans les vêtements et les couvertures empuantis regarda vers l'est en quête d'une lumière mais il n'y en avait pas.Dans le rêve dont il venait de s'éveiller il errait dans une caverne où l'enfant le guidait par la main.La lueur de leur lanterne miroitait sur les parois de calcite mouillées.Ils étaient là tous deux pareils aux vagabonds de la fable, engloutis et perdus dans les entrailles d'une bête de granit.De profondes cannelures de pierre où l'eau tombait goutte-à-goutte et chantait.Marquant dans le silence les minutes de la terre et ses heures et ses jours et les années sans s'interrompre jamais.Jusqu'à ce qu'ils arrivent dans une vaste salle de pierre où il y avait un lac noir et antique.Et sur la rive d'en face une créature qui levait sa gueule ruisselante au-dessus de la vasque de travertin et regardait fixement dans la lumière avec des yeux morts blancs et aveugles comme des oeufs d'araignée.Elle balançait la tête au ras de l'eau comme pour capter l'odeur de ce qu'elle ne pouvait pas voir.Accroupie là, pâle et nue et transparente, l'ombre de ses os d'albâtre projetée derrière elle sur les rochers.Ses intestins, son coeur battant.Le cerveau qui pulsait dans une cloche de verre mat.Elle secoua la tête de gauche à droite et de droite à gauche puis elle émit un gémissement sourd et se tourna et s'éloigna en titubant et partit à petits bonds silencieux dans l'obscurité.

A la première lueur grise il se leva et laissa le petit dormir et alla sur la route et s'accroupit, scrutant le pays vers le sud.Nu, silencieux, impie.Il pensait qu'on devait être en octobre mais il n'en était pas certain.Il y avait des années qu'il ne tenait plus de calendrier.Ils allaient vers le sud.Il n'y aurait pas moyen de survivre un autre hiver par ici.

Quand il fit assez clair pour se servir des jumelles il inspecta la vallée au-dessous.Les contours de toute chose s'estompant dans la pénombre.La cendre molle tournoyant au-dessus du macadam en tourbillons incontrôlés.Il examinait attentivement ce qu'il pouvait voir.Les tronçons de route là-bas entre les arbres morts.Cherchant n'importe quoi qui eût une couleur. N'importe quel mouvement.N'importe quelle trace de fumée s'élevant d'un feu.Il abaissa les jumelles et ôta le masque de coton qu'il portait sur son visage et s'essuya le nez du revers du poignet et reprit son inspection.Puis il resta simplement assis avec les jumelles à regarder le jour gris cendre se figer sur les terres alentour.Il ne savait qu'une chose, que l'enfant était son garant.Il dit : S'il n'est pas la parole de Dieu, Dieu n'a jamais parlé.

Quand il revint le petit était encore endormi.Il retira la bâche en plastique bleue sous laquelle il dormait, la plia et l'emporta et la rangea dans le caddie de supermarché et revint avec leurs assiettes et des galettes de farine de maïs dans un sac en plastique et une bouteille en plastique contenant du sirop.Il déplia par terre la petite toile cirée qui leur servait de table et y déposa le tout et prit le revolver qu'il portait à la ceinture et le posa sur la toile et resta simplement assis à regarder le petit dormir.Il avait retiré son masque pendant la nuit et le masque était enfoui quelque part dans les couvertures.Il regardait le petit et regardait au loin entre les arbres vers la route.Ce n'était pas un endroit sûr.On pourrait les voir depuis la route maintenant qu'il faisait jour.Le petit se tourna dans les couvertures.Puis il ouvrit les yeux.Salut, Papa, dit-il.

Je suis juste là.

Je sais.

Une heure plus tard ils étaient sur la route.Il poussait le caddie et tous les deux, le petit et lui, ils portaient des sacs à dos. Dans les sacs à dos il y avait le strict nécessaire.Au cas où ils seraient contraints d'abandonner le caddie et de prendre la fuite.Accroché à la barre de poussée du caddie il y avait un rétroviseur de motocyclette chromé dont il se servait pour surveiller la route derrière eux.Il remonta le sac sur ses épaules et balaya du regard la campagne dévastée.La route était déserte.En bas dans la petite vallée l'immobile serpent gris d'une rivière.Inerte et exactement dessiné.Le long de la rive un amoncellement de roseaux morts.Ca va ? Dit-il.Le petit opina de la tête.Puis ils repartirent le long du macadam dans la lumière couleur métal de fusil, pataugeant dans la cendre, chacun tout l'univers de l'autre.

Résumé : Pour des raisons inexpliquées, le monde que nous connaissons n'existe plus.L'apocalypse a laissé en guise de civilisation un amas de cendres et de cadavres.Poussant leur caddie où se superposent des objets plus ou moins délabrés, un père et son fils traversent ce décor en putréfaction.Ils ont froid, ils ont faim.Au milieu de la neige, le duo se fraie un passage sur la route, au milieu des bois, pour se rendre vers la mer.Dans ce faux no man's land où le cannibalisme n'est plus un tabou, qu'est-ce qui attend ces survivants, au bout du chemin ?Et y a-t-il vraiment une issue, à part la mort ? 

Mon commentaire : Un chef-d'oeuvre oppressant, vision apocalyptique de la notre fin.La route est plus qu'un roman.Il y a là, les états d'âme tri-dimensionel de l'humain.La force de l'amour, l'instinct de survie, l'inconditionelle espérance.L'auteur fait parti des gens qui savent et peut-être même sans le savoir.

Posté par Garreth à 09:10 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
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