06 février 2012

L'ombre en fuite Richard Powers

L'étonnement, tel était bien le mobile se son appel.Steve avait fait son trou dans un antre humide au milieu des pins, près d'un ruban de macadam sinueux qui surplombait le Puget Sound.Il programmait pour une srart-up, le Realization Lab, dernier surgeon de TeraSys, florissant fleuron de l'industrie high-tech.Mais au stade expérimental, le RL tenait plus de l'abattement fiscal que la source de revenus à court terme.

TeraSys ? Tu veux dire que tu travailles pour ce milliardaire en culottes courtes ?

Pas directement, répondit Steve en riant.

Et puis il n'y a que des milliardaires en culottes courtes par ici.

A quoi ressemble ton bureau ?

Mon bureau ? Je ne comprends pas.

Mon bureau ? Qu'est-ce que ça peut faire ?

J'essaie de visualiser l'endroit où tu te trouves.Tu ne m'appelles pas du travail ?

Si...Enfin, je crois qu'on peut dire ça.

William Butler Spiegel ! L'homme qui s'était juré de ne jamais rien viser de plus sérieux qu'une carrière de serveur pour ne pas se gâter la muse.Le voilà qui trime encore au milieu de la nuit.

Au milieu ? ...Chez nous, on se met au travail sur le coup de vingt-deux heures.

Explique-moi un peu où tu es.Bon attends, je commence.Moi je suis en débardeur, sur une passerelle en fer forgé noir, sept mètres environ au-dessus de la bouche d'aération d'un resto italien...

Il se prêta au jeu, releva le défi.Short kaki et T-shirt vert à manches raglan.Bien calé dans mon fauteuil en plastique moulé au milieu d'un...comment dire...d'une espèce d'espace dans le genre cèdre et séquoia.Avec des galets dans tous les coins.Des matériaux du cru.

Trés chic, lancèrent-ils à l'unisson.Vieille ritournelle arrachée à une époque dix fois révolue.

Franchement, je ne sais pas quoi te dire.A quoi ressemble mon bureau ? Je n'y ai jamais réfléchi, Adie.

Allons, monsieur le poète.Jette un oeil autour de toi.Fais-moi faire le tour du propriétaire.

Hmm.Voyons.Il doit y avoir trois mille mètres carrés de surface habitable, le tout de plain-pied.Des tons de brique et de terre un peu partout.Un labyrinthe de petites alvéoles séparées par ces vagues cloisons doublées de toile ocre.Un joli patio encaissé.Une tonne de verdure par décimètre cube.Et sur la surface ventrale de l'édifice, une grande baie en verre photochromatique, vue imprenable sur le mont Rainier.

Je vois le genre.Un nid d'aigle futuriste pour gardes forestiers.

Si tu veux.Pourquoi pas ? Je suis sûr que tu adoreras.

Attends une minute. « Tu » ? Comme dans « je,tu,il » ?

Il ralentit l'allure et dévoila son jeu.Nous mettons au point un prototype d'immersion totale dans un espace numérique baptisé « la Caverne » : Chambre d'accès virtuel à un environnement réal...Ecoute, Adie.Je ne vais pas te décrire cette chose-là par téléphone.Il faut que tu viennes voir :

Pas de problême, Steve.J'arrive dans une heure.

Disons plutôt une semaine à compter de mardi prochain.Pour une visite sans engagement.Tous frais payés.

Oh non ! Toi, tu es allé leur raconter que le connaissais le C++.

Pire.Je leur ai dit que je connaissais l'illustratrice la plus douée depuis l'autodestruction des atrs figuratifs.

Illustratrice ? Quel tact, Stevie.Je vois que tu as conservé le sens de la formule.

Il n'avait pas changé.Elle retrouvait le gosse de vingt ans qui éprouvait le besoin de rassembler et protéger tout ce qu'il croyait aimer.Un mini-Moïse, un bon pasteur qui caressait encore le rêve de bâtir une colonie d'artistes où il pourrait réunir tous ceux qui voulaient se soustraire au réel.Le ton de sa voix en apportait la preuve, si tant est qu'Adie eût besoin de cette confirmation : on n'abandonne jamais son premier équipement de survie.On le perfectionne, c'est tout.

Tu es pile celle dont ce projet à besoin, Adie.Nous savons fabriquer d'incroyables animaux de cirque numériques, les faire sauter dans tous les cerceaux de la terre.Ce qui nous manque, c'est la personne capable de dessiner ces cerceaux.

Je ne comprends rien, Stevie.Rien de rien.

Nous ne sommes qu'une bande de programmeurs et de fondus du silicone.Des bêtes de logique qui tentons de construire des univers graphiques immersifs.Mais il nous manque quelqu'un qui aît ton oeil.Tu sais comment je me figure ton coin là-bas ? Je vois des sandales à bouts ouverts.Des cadres de chez Boeing, hirsutes sur leurs vélos.Des cogniticiens mangeurs de tofu et des types hérissés de piercings, le visage bleui par le froid, qui carburent aux amphètes et attendent en rangs d'oignons sur le bord du trottoir que le feu passe au rouge.

Qu'est-ce que je disais?Tu sais à quoi ressemblent les lieux avant même de les avoir vus.J'ai raconté à l'équipe comment, toute petite, tu passais haut la main les tests d'aptitude aux activités artistiques, et comment, dans le jeu des sept erreurs, tu en  rectifiais huit.Je leur ai aussi montré le fameux encadré dans ArtForum.Les critiques sur l'expo que tu as monté à SoHo en soixante-dix-neuf.

Enfin quoi, Stevie.C'est vieux, tout ça.

Oh, je suis remonté plus loin encore.Je leur ai fait voir la diapo couleur de notre immense portrait de groupe à l'acrylique.Celui qui a remporté le premier prix de peinture à la fac...

 

Résumé : Artiste déçue, Adie Klarpol est recrutée par un labo high-tech de Seattle pour illustrer la Caverne, un simulateur de réalité virtuelle révolutionnaire.A coups de pinceaux informatiques et d'effets numériques, elle s'emploie à recréer en trois dimensions des tableaux de maîtres, de Van Gogh au Douanier Rousseau.Pendant ce temps, à l'autre bout du monde, Taimur Martin, professeur américain installé à Beyrouth, est enlevé et retenu en otage par un groupuscule libanais.Enfermé cinq années durant dans une chambre vide, il devra peupler sa solitude des images de son passé.

 

Commentaires : Auteur trés « intelligent » et incroyablement visionnaire.Un roman futuriste et déconcertant, probant...Une réfléction sur l'art , une méditation sur notre futur ? Fantastique « Don de l'Invention » que détiennent certains personnes qui ont le pouvoir  de « créer le monde nouveau », pleinement et totalement  virtuel.Rendra-t-il l'Homme « heureux » pour autant ?.

Le progrès frénétique, fulgurant, est tel en matière d'informatique, et de cognitation, que rien n'est impossible !Tout est permis ! Alors, « espérer un monde meilleur » est-ce une lubie ? Quand bien même celui-ci ne serait que virtuel?Le bonheur n'est-il pas toujours qu'illusion en fait ?Est-ce là, le  nouvel « opium du peuple ? »Je dis encore une fois, possible...,n'est-ce pas ?

Oui ! ce roman grandiose pose bien des questions, en fait.

N'est-ce pas venu le temps de réfléchir sainement et d'inventer un autre monde pour abriter notre bonheur ?

Posté par Garreth à 11:29 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
Tags :


06 janvier 2012

La chambre des échoes ( Richard Powers )

La chambre des échoes ( Richard Powers )

Son frère avait besoin d'elle.Cette pensée protectrice guidait Karin dans la nuit étrangère.En transe, au milieu d'un long virage en épingle à cheveux, elle avait suivi la 77 depuis Sioux City, en direction du sud, puis cap à l'ouest, par la 30, sur les traces de la Platte.Impossible, dans son état, d'emprunter les petites routes.Encore sous le choc du coup frappé à deux heures du matin : Karin Schukter ? Ici l'hôpital du Bon Samaritain de Kearney.Votre frère a eu un accident.

L'auxiliaire ne voulait rien dire de plus au téléphone.Sinon que Mark avait versé dans le fossé sur la North Line et était resté coincé à l'intérieur de son camion où les secours venus le désincarcérer l'avaient retrouvé presque gelé.Un long moment après avoir raccroché, elle n'avait plus senti le bout de ses phalanges, enfoncées dans ses joues.Le visage insensible, comme si c'était elle qui gisait là-bas dans la nuit glaciale de février.

Ses doigts gourds et bleuis aggrippaient le volant tandis qu'elle filait au milieu des réserves.D'abord les Winnebagos, puis le territoire onduleux des Omahas.Le long de la route défoncée, les arbustes ployaient sous des aigrettes de neige.Winne bago Junction, le terrain des assemblées, le tribunal indien, la caserne des pompiers volontaires, la station où elle prenait de l'essence détaxée, l'enseigne en bois, peinte à la main, qui disait « Artisanal local », l'école – Foyer des indiens – où elle avait donné bénévolement des cours particuliers avant de fuir désespérée ; l'endroit lui tournait le dos, hostile.A l'est de Rosalie, sur le long tronçon de route vide, un homme seul, de l'âge de son frère, vétu d'un manteau trop étriqué et d'une casquette – Go Big Red – se frayait un chemin parmi les congères du bas-coté.Au passage de Karin, il se retourna, l'air hargneux, pour repousser l'intrusion.

Les points de suture de la ligne médiane entraînaient la jeune femme vers le fond noir enneigé.Ca n'avait aucun sens : Mark, un pilote quasi professionnel, sur une petite route qu'il empruntait comme on respire.Quitter la chaussée, en plein Nebraska.Autant dire : tomber d'un cheval de bois.Elle jonglait avec la date.Le 20/02/02.Fallait-il y voir une signification ?

Elle frappa le volant du plat de la main et la voiture fît un écart.Votre frère a eu un accident.A vrai dire, Mark avait pris depuis longtemps tous les mauvais virages de l'existence, et à contresens !D'aussi loin qu'elle se souvienne, le téléphone avait toujours sonné à des heures indues.Mais jamais encore pour un appel comme celui-là.

Elle écoutait la radio afin de ne pas s'endormir.Elle tomba sur une causerie bizarroïde où l'on discutait des meilleurs moyens de protéger son animal domestique contre les attentats terroristes à l'eau contaminée.Dans le noir, le choeur des voix détraquées, empesées de parasites, s'insinuait en elle et lui murmurait qu'elle était : une femme seule sur une route déserte, à cinq cents mètres de son propre désastre.

Enfant, Mark débordait d'attention : il veillait sur son dispensaire pour vers de terre, avait vendu ses jouets pour empêcher la saisie de la ferme, interposé entre ses parents son corps de huit ans, cette nuit atroce où, dix-neuf ans plus tôt, Cappy avait pris Joan dans le noeud coulant d'un fil électrique.Karin gardait cette image de son frère, tandis qu'elle tombait tête la première dans l'obscurité.Tous les accidents de Mark venaient de là : trop d'attention portée aux autres.

Passé Grand Island, à trois cents kilomètres de Sioux, au point du jour, à l'instant où le ciel virait aux pêche, elle entrevit la Platte.Ce premier éclair jailli du fond bourbeux l'apaisa.Quelque chose attira son regard, une marée ondoyante couleur perle, mouchetée de rouge.D'abord, elle se crut grisée par la grand-route.Haut d'un mètre vingt, un tapis d'oiseaux s'étalait jusqu'à la ligne lointaine des bois.Pendant plus de trente ans, elle avait vu ce spectacle à chaque printemps, et pourtant, devant cette masse dansante, elle donna un coup de volant qui faillit l'expédier sur les traces de son frère.

Il avait attendu le retour des grues pour partir dans le décor.En octobre déjà, après avoir accompli ce même trajet pour se rendre à la veillée funèbre de leur mère, Karin avait trouvé que Mark touchait le fond.Il campait dans le neuvième cercle de l'enfer Nintendo avec ses amis de l'usine de conditionnement, éclusait son pack de bière en guise de brunch, et s'en allait fin bourré rejoindre l'équipe de nuit.Une tradition à défendre, mon lapereau : question d'honneur familial.Elle n'avait pas eu la force alors de le ramener à la raison.Il ne l'aurait pas écoutée.Pourtant, il avait passé l'hiver et s'était même ressaisi un peu.Pour en arriver là. 

Résumé : Avec, en exergue, une phrase d'A.R. Luria (« Pour trouver l'âme, il faut la perdre ») qui est la clé du récit.Car le héros Mark Schluter, va en effet perdre son âme à la suite d'un accident qui le privera d'une partie de sa conscience...A son chevet, Powers écrit un roman où la médecine croise  le thriller, où Jules Verne chasse sur les terres de Darwin, avec un beau neurologue dans le rôle de l'exorciste et une soeur dévouée dans celui de l'ange gardien.A près le succès du Temps où nous chantions, l'Américain surdoué réussit ici un tour de force : éclairer la condition humaine, tout en nous plongeant dans le cerveau passablement détraqué d'un personnage en quête d' identité.

Posté par Garreth à 13:18 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
Tags :
  1